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Pius_Njawe130710300.jpgAvec la mort de PIUS NJAWE, l’Afrique et le Cameroun perdent un journaliste déterminé, un combattant non violent, un politicien vertueux, un justicier et un défenseur du peuple : le témoignage de la Fondation Moumié. Il est des nouvelles qui, en tombant comme un couperet, vous assomment tellement elles sont tragiques et affligeantes. Celle du décès de Pius Njawé aux Etats-Unis est de cet acabit. Elle est des ces épisodes qui semblent arrêter le temps pendant un moment, étant donné qu’on croit d’abord à un canular. Non parce que l’on croit Pius Njawé Immortel, mais parce qu’il faisait désormais partie, comme on le dit généralement, du décor national et international. Il était entré dans le cercle très fermé de ces hommes qui ont quelque chose en plus. Ces hommes qui marquent un moment de l’’histoire et que, par un conditionnement inconscient, on pense devoir toujours être là.

 

Mais hélas, exit Pius Njawé en cette année 2010 marquant le cinquantenaire des indépendances africaines. Cette perte de Pius Njawé est un coup dur, non seulement pour un Continent Noir où les hommes d’exception deviennent de plus en plus des exceptions rarissimes, mais aussi, pour un Cameroun où les abus de pouvoir et les dérives dictatoriales, sont depuis longtemps la règle. Passer de vie à trépas au moment où l’Afrique fête le cinquantenaire de ses indépendances est donc un symbole et un signe du destin. Celui des grands esprits qui, on ne sait par quel concours de circonstances, viennent sur terre, l’illuminent, et en partent à un moment historique. Pius Njawé n’a pas eu la chance, à l’instar de Nelson Mandela, de Mohammed Ali ou de Pelé, de vivre sa propre légende. Mais, contrairement à Joseph Staline et à certains chefs d’Etats africains pour qui c’est l’homme le problème, il a mis sa vie au service de celui-ci et de sa liberté. En effet, Pius Njawé fut à la fois un journaliste déterminé, un combattant non violent, un politicien vertueux, un justicier et un défenseur du peuple.

Pius Njawé, le journaliste déterminé

 

Le fondateur du journal Le Messager restera d’abord dans les mémoires des Africains comme un journaliste professionnel et d’investigation. Dans une Afrique Noire où « la Politique du Ventre » sévit, guide et corrompt plusieurs de ses confrères, Pius Njawé est resté intraitable et d’une intégrité légendaire par rapport à la déontologie de son métier. Il n’a pas accepté de réfléchir avec son ventre comme nombre de ses pairs que les pouvoirs africains avaient mis au pas. Il a choisi de faire de son métier, un des maillons essentiels dans la construction des Etats africains démocratiques. Les populations africaines ne s’y sont pas trompées car elles le lui ont bien rendu en s’arrachant chaque tirage du Messager. Pius Njawé fut ainsi la preuve vivante d’une réussite professionnelle honnête, courageuse et utile. Honnête parce qu’il bâtit le Messager par son travail.  Courageuse parce que trainé de procès en procès et embastillé à maintes reprises par le Renouveau National, Njawé ne se lassa jamais d’exercer son droit de donner une information vraie et non aseptisée aux populations camerounaises et africaines. Et utile, parce qu’il fit de l’Agir Communicationnel une arme d’éducation, tant des peuples camerounais et africains, que des pouvoirs en place. Le cran légendaire dont a fait preuve le regretté Pius Njawé en nageant à contre-courant d’un « griotisme » journalistique qui nourrit son homme, fut de lui un journaliste flamboyant, rigoureux, irréprochable, et ayant une longueur d’avance sur l’exercice de la démocratie d’opinion en Afrique. Il a pris sa liberté et l’a exercée par le biais du devoir d’insolence qu’ont des citoyens face à des pouvoirs fourvoyés.

Pius Njawé, le combattant non violent

 

La mort de Pius Njawé est aussi celle d’un combattant infatigable et non violent pour la liberté. En conséquence, tirer sa révérence alors que l’Afrique fête les 50 ans de la conquête de son droit de disposer d’elle-même, est tout un symbole gratifiant pour lui. Toujours présent, facile d’accès, inspiré et aimable dans toutes les conférences où il était convié pour témoigner de la dynamique d’un Cameroun qu’il connaissait mieux que personne, Pius Njawé était un amoureux du verbe et du Cameroun. Ce sont ces deux amours de sa vie qui expliquent le combattant non violent qu’il s’est toujours proclamé être et qu’il incarna en choisissant la force des mots en lieu et place de celle des armes. Oui, Pius Njawé était opposé à la lutte armée : les populations camerounaises et africaines les plus pauvres sont celles qui paient très souvent au prix fort cette stratégie de combat, disait-il. Pousser les Africains et Camerounais à se sentir responsables de leurs pays et à s’engager pour exercer leur citoyenneté, fut donc le leitmotiv du combat de Pius Njawé : s’engager dans la vie de la cité et savoir que l’on compte où que l’on soit et quoi que l’on fasse, résument bien Njawé le Combattant non violent. La preuve, le message qu’il a adressé à la diaspora camerounaise quelques jours avant sa mort, est un véritable cri du cœur faisant appel à l’engagement des jeunes pour améliorer le Cameroun de demain. Après avoir été emprisonné près d’une quarantaine de fois par le Renouveau National, Pius Njawé n’a jamais abandonné ce qu’il pensait être juste. Il est mort alors qu’il participait, avec d’autres Camerounais, à une rencontre portant sur l’avenir du Cameroun. Comme quoi, il est mort les armes à la main : Il a tant aimé le Cameroun qu’il a trouvé la mort en allant parler du Cameroun au monde entier. Les écueils de sa vie et le point final de celles-ci se présentent à nous comme les articulations d’une grande histoire passionnelle entre un pays et un de ses fils.

 

Pius Njawé, le politicien vertueux

 

Du combattant au politicien, il n’y a qu’un pas. Pius Njawé n’était pas membre d’un parti politique et ne s’était jamais déclaré candidat à une quelconque élection. Il fit pourtant, comme nous tous, de la politique étant donné que tout acte que l’on pose et même l’apolitisme sont politiques. Qui plus est, l’Agir Communicationnel qu’a choisi Pius Njawé comme arme de combat, est en effet un instrument politique. C’est parce que mobiliser, produire et diffuser de l’information revient à détenir du pouvoir, que les dictatures et mêmes certaines démocraties, essaient parfois de bâillonner les journalistes. Ce n’est pas aux Camerounais qui ont fraîchement en tête la mort de Bibi Ngota et l’incarcération de plusieurs autres journalistes comme Jean Bosco Talla, qu’il faut l’expliquer : Détenir l’information, c’est détenir un pouvoir. Pius Njawé était donc éminemment politique car il était l’incarnation d’un quatrième pouvoir camerounais au service des populations et de leurs droits à l’information juste et impartiale. Il remit à l’ordre du jour le règne d’un volontariat citoyen épris du rôle qu’a un pouvoir de la conception de l’individu et de son autonomie réelle. Pius Njawé fut ainsi un politicien vertueux qui, sans s’inscrire dans la sphère politique classique du mensonge-roi et du machiavélisme sanctuarisé, l’influençait largement grâce à son activité permanente de contre-démocratie (surveiller, évaluer, noter, dénoncer) destinée à maintenir le flambeau de l’espoir dans un pays et un continent de doutes multiples. Il vécut et réussit le tour de magie de vivre démocratiquement dans un environnement non démocratique.

 

Pius Njawé, un justicier et un défenseur du peuple

 

Parler de Pius Njawé comme d’un justicier et d’un défenseur du peuple résume la quintessence de son œuvre sur terre. Tout le mystère et sûrement le caractère éternel de son œuvre, résident dans ce destin christique qui revient à souffrir pour que les autres aient droit à la justice. Accepter d’être traîné de procès en procès et de cellules en cellules pendant des décennies, a quelque chose d’une œuvre christique, non sur le plan de la sainteté, mais sur celui de la trajectoire de souffrances subies et acceptées par un homme pour que le monde aille mieux. La dernière lettre de Pius Njawé à la diaspora camerounaise en constitue un véritable prototype. Njawé y dénonce les dérives dictatoriales du pouvoir camerounais, les exactions du commandement opérationnel de Douala, l’impunité de ceux qui ont tué les disparus de Bépenda, la terreur que subissent les familles qui cherchent leurs enfants et l’interdiction de la ville à certains membres de l’opposition camerounaise. Il perpétue ici ce que Jean-Marc Ela, autre grand esprit disparu, appela, le cri de l’homme africain face à l’irruption des pauvres, du règne de l’argent et de l’ingérence des pouvoirs politiques cannibales.

 

Pius Njawé a passé toute sa vie en misant sur la jeunesse, une façon de réconcilier le doute et l’espoir du Continent Noir. C’est un message très important face à la dérive du soi souverain à laquelle on assiste dans une Afrique où, alors que l’écho des festivités du cinquantenaire ne s’est pas encore estompé, les héros de son indépendance seront assassinés une nième fois lors du 14 juillet prochain, fête nationale de plusieurs de leurs bourreaux que célébreront les armées africaines.

 

Paix à l’âme de Pius Njawé, il a beaucoup donné. Aux autres de continuer à faire entendre la voix des sans voix.

Par le biais de ce témoignage, la Fondation Moumié adresse ses condoléances au Cameroun, aux Camerounais, aux journalistes et à la famille de Monsieur Pius Njawé.

Thierry AMOUGOU, Président de la Fondation Moumié

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