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III  Les différents apports du Prix Félix Moumié Pour le développement de l’Afrique

L’analyse profonde du combat politique de Félix Moumié montre qu’il était en avance sur son temps. En ayant pour but de grouper et d’unir les Camerounais et les

Africains en vue de permettre une évolution plus rapide des populations et l’élévation de leurs standards de vie [statut de l’UPC, 1952], le mouvement dont il deviendra le président posait déjà, en situation coloniale, l’essentiel de ce qu’on entend par développement. C’est à dire, l’amélioration des conditions de vie des populations. Son souci d’unir les Africains préfiguraient déjà la mondialisation actuelle où les pays ne peuvent mieux se défendre et imposer leurs intérêts (identités et priorités organisationnelles) qu’à l’intérieur de grands ensembles (UA, UE, ASEAN, MERCOSUR…). Le Prix Moumié est en conséquence d’un apport multiforme sur le plan du développement de l’Afrique.

 

A) Le Prix Félix Moumié ou la mémoire et le symbolique au service du développement

Le Prix Moumié a un effet-mémoire indéniable pour les populations camerounaises en particulier et africaines en général. Cet effet-mémoire n’a pas pour but de permettre aux générations futures d’être revanchardes par rapport aux anciennes puissances coloniales. C’est plutôt un instrument politique permettant à celles-ci d’être vigilantes afin que des atrocités semblables à celles qu’a subies Moumié ne se répètent plus dans les régimes actuels sur des populations et des leaders africains. Le Prix Moumié

permettra en effet aux jeunes Africains de ne pas négliger leur histoire politico-culturelle et économique qui reste ce qui fonde leur identité et explique en grande partie le mode d’intégration international actuel de l’Afrique et les différentes conséquences qui en résultent. C’est précisément à travers les articulations de l’histoire qu’on comprend mieux les grandes réalités actuelles du continent et les

solutions qu’on peut y apporter dans tous les plans. Ce rôle de l’histoire est fondamental, non pour  situer dans « une dictature du passé » [Towa, 1983], mais parce que l’histoire est un capital social qui ouvre au monde contrairement à la généalogie qui oriente vers des liens de sang et de familles parfois à l’origine des guerres ethniques et des comportements racistes. Le rapport de l’homme aux multiples temporalités de sa société se construit donc par un face-à-face permanent avec son passé à telle enseigne que l’Afrique ne peut être qu’un mélange entre celui-ci et les innovations présentes. Ceci dit, en réincarnant le leadeur-guide et modèle que fut Moumié sur la plan de la cohérence de son action, de la conviction sans faille à ses idéaux de paix, de liberté, d’autonomie, de justice et de développement, le Prix Moumié devient un régulateur symbolique non seulement parce qu’il possède une valeur et une légitimité éthique et morale qui irradie les générations présentes, mais aussi parce que ceux qui en seront les récipiendaires seront ceux-là qui auraient traduit en actes les attitudes et les comportements dont il est le promoteur. C’est donc un Prix qui est un opérateur symbolique dans la mesure où il produit un imaginaire collectif et donne du sens aux Africains. Il réactualise le rêve africain d’émancipation. C’est aussi un opérateur d’action en ce sens qu’il transforme cet imaginaire collectif en pratiques réelles de ceux des Africains qui le recevront. Le symbolique et l’action que véhicule le Prix Moumié se rejoignent ainsi pour donner naissance tant à la bonne gouvernance, qu’à des vocations chez de jeunes Africains qu’ils soient mystiques, militants, sportifs, musiciens, chefs d’entreprises ou politiciens. L’Afrique a besoin de citoyens idéalistes, passionnés, vivant dans l’engagement, l’action, tournés vers l’avenir et ne connaissant aucun doute. Le Prix Moumié est ainsi un moteur de changement car rien dans ce monde ne s’est fait sans de telles attitudes. Une offre politique innovante pour le Cameroun et l’Afrique passe par la promotion d’un cadre de vie faisant naître de tels citoyens.

 

Les rêves africains que réincarne ce Prix au même titre que ceux d’autres leaders de son mouvement tel Um Nyobé [Mbembe, 1991], sont des pourvoyeurs d’idées pour les cadres politiques, économiques, mentaux et culturels des sociétés africaines. Il n’est en effet pas possible de comprendre comment les sociétés s’instituent et se recomposent dans le temps long de l’histoire sans connaître leurs grandes représentations collectives et l’impact de celles-ci sur toutes leurs structures quotidiennes [Castoriadis, 2007]. Les rêves africains que réactualise le Prix Moumié sont donc des forces d’activation de l’imaginaire créatrice des Africains dans la recherche de sens et de solutions à leurs problèmes contemporains. Servant de catalyseur pour des actions positives, « la disproportion entre la théorie et la pratique, l’institué et le vécu, le conçu et l’éprouvé » que Fabien Eboussi Boulaga (1977) déplore chez de nombreux Africains peut trouver un remède à travers ce Prix. D’où sa valeur ajoutée car l’assoupissement des nations, ou leur déclin vient toujours d’un décalage entre les discours et les réalités.

 

B) Le Prix Félix Moumié ou la réappropriation de l’histoire, du processus de développement et de l’idéal démocratique africains

Le processus de développement et ses multiples composantes restent mystérieux et nébuleux aux yeux de nombreux Africains. Cette situation est due à plusieurs raisons.

Premièrement, une pensée philosophique raciste et condescendante a jadis déclarée l’Afrique « sans histoire ». Elle l’a racontée et analysée exclusivement par apport au référentiel occidental et non par rapport à elle-même.

Deuxièmement, le processus de développement est analysé en prenant pour unique référence les dynamiques des sociétés occidentales et leurs grands acteurs qui deviennent ainsi des exemples et les seuls chemins à suivre pour bien vivre.

 

Troisièmement, la modernisation politique et culturelle africaine est généralement saisie comme la conséquence des conditionnalités démocratiques des ajustements structurels ou du discours de La Baule de François Mitterrand de 1990 conditionnant l’aide à l’ouverture démocratique. Autrement dit, l’histoire, le développement économique et la démocratie seraient des choses qui viennent d’ailleurs. L’Afrique et l’Africain dont elles ne figurent pas dans la programmation génétique et culturelle tenteraient en vain d’en faire une imitation. Il en est de même du développement durable où l’Afrique devient une preneuse de leçons alors que ses ancêtres, par des techniques appropriées comme la jachère, la conception anthropocentrique et non anthropocentrique de la faune et de la flore, ont toujours vécu en harmonie avec leur environnement. Ceci dit, alors que Cheikh Hamidou Kane (1961) avait déjà démontré dans l’aventure ambiguë que toute vérité est provisoire tant que la vie sur terre continue, certains comme Francis Fukuyama (1992) ont voulu institutionnaliser cette servitude intellectuelle en parlant de la fin de l’histoire avec la chute du bloc de l’Est consacrant le triomphe de l’économie de marché et des démocraties occidentales. Il s’agit là d’approches infantilisantes, néocoloniales et occidentalo-centristes de l’histoire, du processus de développement et de l’idéal démocratique. Des relents « de mission civilisatrice » où l’Afrique devait se taire et écouter ce que lui disait « Dieu » (les Puissances coloniales), dominent consciemment ou inconsciemment de tels discours qui transforment certaines universités africaines en instruments de reproduction du modèle occidental [Amougou, 2004] « où se débattent des Etats dans un imbroglio scolaire sans racines dans le passé, sans prise sur le présent, sans horizon pour l’avenir »[Mveng, 1992]. Le Prix Félix Moumié peut y remédier à plusieurs titres.

 

Ø Primo, la réappropriation de l’histoire par l’Afrique et les Africains consiste à cesser de se penser et se voir à travers la culture, les yeux, les catégories et les actions

des acteurs d’ailleurs. La réincarnation de l’œuvre historique de Félix Moumié par un Prix participe de cette appropriation et de cette reconsidération du passé africain par le fait qu’elle décentre l’histoire occidentale dans la lecture et la compréhension de l’Afrique contemporaine. En plaçant au devant de la scène un acteur historique africain, ce Prix permet aux Africains, non seulement de prendre conscience de leur statut d’acteurs sources de sens et de stratégies dans la construction du monde et de leurs pays, mais aussi de promouvoir les structures et les acteurs endogènes doués d’une capacité d’action et d’émergence autonomes. Le Prix Moumié permet d’échapper à « l’annihilation anthropologique » entraînée par la colonisation et l’esclavage et qui dépouille l’homme africain de ses attributs humains pour l’instrumentaliser et le chosifier

[Mveng, 1992]. C’est un Prix qui contribue à redonner voix aux « sans voix » de l’histoire coloniale comme le fait la pensée postcoloniale [Mbembe, 2006] et permet à l’Afrique d’être (co)créatrice d’un monde commun.

 

Ø Secundo, le combat de Félix Moumié pour l’amélioration des standards de vie des Africains, leur autonomie et leur indépendance constitue une preuve que le processus de développement n’est pas seulement une préoccupation occidentale, mais un fait social propre à tout peuple. Aussi, ce Prix démystifie le processus de développement aux yeux des Africains. Ils peuvent dès lors l’entreprendre comme l’a fait Moumié alors qui croupissait sous le joug colonial. Il est la preuve que l’Afrique et les Africains ont en eux-mêmes et dans leurs sociétés des forces endogènes et autonomes de transformation sociale méliorative. En conséquence, le Prix Moumié met non seulement en garde par rapport à ceux qui prétendent savoir « ce qui devrait être » en négligeant « ce qui est » [EboussiBoulaga, 2006], mais aussi recommande aux Africains de se méfier des solutions toutes faites données aux problèmes de leur continent par « ceux qui savent et indiquent le chemin à suivre » [Ela, 1997].

 

Ø Tertio, le décentrage de l’histoire occidentale dans la lecture de l’Afrique montre que la liberté est belle et bien une préoccupation et une valeur africaine contrairement à ceux qui promouvaient les dictatures aux lendemains des indépendances et qui prétendaient le contraire. Félix Moumié ayant en effet lutté toute sa vie jusqu’à ce que mort s’en suive pour le triomphe des idéaux démocratiques que sont la liberté, l’autonomie et l’équité, le processus démocratique camerounais et africain ne commencent pas dans les années 90 avec l’ajustement structurel et le discours de Mitterrand, mais bien à la période coloniale où des Africains ont résisté et combattu corps et âmes l’inique pouvoir colonial. Ce Prix permet donc une réappropriation africaine du processus démocratique. Il permet

d’éduquer le peuple à « la contre-démocratie» tout en rappelant que le chemin vers les démocraties africaines est pavé de corps de démocrates africains tués par « la mission civilisatrice ». C’est pourquoi La Fondation Moumie partage avec Emile Durkheim (1950)« qu’un peuple est d’autant plus démocratique que la délibération, que les réflexions, que l’esprit critique joue un rôle plus considérable dans la marche des affaires publiques. Il l’est d’autant moins que l’inconscience, les habitudes inavouées, les sentiments obscurs, les préjugés en un mot soustraits à l’examen, y sont au contraire prépondérants. »

 

C) Le Prix Félix Moumié ou le rôle central du politique dans la résolution des problèmes des citoyens africains

L’un des grands objectifs du modèle de développement néolibéral actuel est non seulement de mettre fin à des façons alternatives de voir, de concevoir et d’organiser le monde (la fin de l’histoire), mais aussi de déclasser le politique pour mettre l’économique au centre de tout. C’est pourquoi le concept de développement, plus politique, est de plus en plus remplacé dans plusieurs revues et études, par celui d’émergence plus économique car standardisant les comportements, et linéarisant les dynamiques sociétales à travers le monde [Amougou, 2007]. Et pourtant, il est certain que le politique, au sens de  mode de régulation d’un espace social instable et conflictuel dont on veut assurer la pérennisation, a toujours été et reste au centre de tout projet de développement. C’est lui qui autorise l’économique au sens où il met en place le cadre institutionnel encadrant toutes les activités qui en découlent.

Ceci dit, les rapports économiques Nord-Sud, la construction de l’unité africaine pour faire face à la mondialisation et imposer ses points de vue, le non-alignement à (re) symboliser par des prises de position particulières sur les problèmes palestiniens,

la sécurité mondiale, les soins de santé, l’endettement international et le développement, sont autant de domaines où le politique reste fondamental. Moumié ayant été un acteur prioritairement politique, le Prix qui porte son nom a aussi pour ambition de redonner ses lettres de noblesses au champ politique car c’est l’usage

qu’on fait du pouvoir qui détermine généralement les conséquences positives ou négatives qui en découlent sur les sociétés. En conséquence, ce Prix promeut des offres politiques innovantes pouvant permettre aux Africains et à l’Afrique de mettre fin aux dictatures politiques néocoloniales et à leurs réseaux internationaux, d’éduquer les populations à « la contre-démocratie» et de construire une nouvelle éthique et de nouvelles légitimités démocratiques dans l’acquisition et l’exercice du pouvoir. Il n y a en effet rien de plus dangereux qu’une dégénérescence institutionnelle (déconsidération populaire du vote par exemple), venant du fait que les populations africaines n’ont plus confiance en leurs leaders et aux institutions qu’ils incarnent. Le Prix Moumié veut contribuer à redonner leur pouvoir instituant aux institutions camerounaises et africaines de façon à ce que le peuple sente qu’elles sont à son service et non au service de potentats dont la confiscation du pouvoir est prioritaire au bienêtre de leurs peuples.

 

IVConclusion

 

Dans l’histoire des pays, il est des générations qui reçoivent plus qu’elles ne peuvent donner et d’autres qui ont la charge de régénérer la nation épuisée. Héritière d’un gâchis sans précédent, la génération actuelle a un lourd fardeau : donner au Cameroun et à l’Afrique les moyens de poursuivre leurs chemins vers la prospérité. Les boulets et les chaînes qui ralentissent et plombent la marche du Cameroun et de

l’Afrique sont à la fois endogènes et exogènes et semblent s’être aggravés avec les indépendances.

Ceci provient du fait que le pouvoir politique encore tenu et dominé en Afrique par les réseaux d’élites coptés par les anciennes puissances coloniales, s’allie à l’ivresse du pouvoir de leaders africains incompétents, sans envergure, sans scrupules et gardant le statut d’indigènes au pouvoir. C’est tout ce système autorégressif et délétère que combat La Fondation Moumie à travers des propositions comme le Prix Félix Moumié. Car, comme le disait le père Mveng en 1992, « la condition nécessaire à tout développement en Afrique doit commencer par la LIBERATION et la REHABILITATION de l’homme dans sa dignité et ses droits fondamentaux. Alors tout le reste lui sera donné de surcroît. »_

 

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