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Thierry_Amougou210811500.jpgLa Fondation Moumié fête l'anniversaire de l'assasinat de Roland Félix Moumié par cette analyse sur la dernière présidentielle camerounaise. Pour mémoire, Roland Félix Moumié, le président de l'Union des Populations du Cameroun en abrégé UPC fut assassiné le 3 novembre 1960 par un espion français. Pour la Fondation Moumié, il est important de rappeler au monde que le Dr Félix-Roland Moumié, est mort à Genève en Suisse, parcequ'il voulait un Cameroun libre et prospère

 

Alors que la Fondation Moumié parlait du Cameroun préélectoral comme d’un OPNI (Objet Politique Non Identifié), le peuple camerounais, seule entité de laquelle découle la légitimité du pouvoir politique, a clarifié la situation en donnant les réels paramètres de l’échiquier politique national. Il a parlé d’une voix de stentor en n’empruntant pas la voie des urnes, simple canal officiel mis en place pour reproduire le pouvoir en place. Du scrutin sort une légitimité de rébellion synonyme de liberté.

 

• Spectre stratégique de l’échiquier politique camerounais postélectoral

 

Plusieurs attitudes peuvent être adoptées par divers acteurs aux lendemains du dernier cirque politicien de Yaoundé, dont l’épilogue officiel vient d’être donné par les Cour suprême siégeant comme conseil constitutionnel. On peut, si on est du pouvoir, se gargariser d’avoir fait fonctionner à plein régime sa machinerie auto élective. Les caciques du régime peuvent en effet se lécher les babines en projetant, grâce à cette mascarade supplémentaire, la continuation du « Biyaïsme » comme gouvernance de jouissance des privilèges du pouvoir exécutif depuis 1982. Sans daigner écouter le cri du peuple, on fête alors sa pâle victoire par un discours terne et insipide comme celui donné par le leader du Renouveau National après sa victoire institutionnelle.

 

L’opposition institutionnelle peut, dans un sursaut tardif d’intelligence politique collective, essayer de perdre avec le peuple en l’appelant à descendre dans la rue, alors que, en participant à une élection gagnée d’avance, chaque candidat de ladite opposition officielle a voulu gagner seul, sans le peuple. Le résultat des courses est connu. L’opposition institutionnelle s’est faite « enculer » une fois de plus et a cautionné, par son attitude inconséquente, le jeu de Monsieur Biya en devenant pour lui un partenaire de jeu qui renforce la crédibilité de sa récente farce électorale. A force de danser « la danse Bafia », un pied en avant un pied en arrière, cette opposition institutionnelle a parachevé sa décadence politique.

 

On peut aussi, comme le font certains compatriotes, devenir des acteurs d’un irénisme destiné à sauver une paix des vainqueurs et des braves qui serait le seul résultat plausible de trente ans de « Biyaïsme », à condition qu’on adopte une vue obtuse de ce qu’on entend par paix dans une société. La réalité de la situation camerounaise montre pourtant que ce sont ceux qui prennent le pays en otage qui agitent l’épouvantail de la guerre : cette stratégie est vieille comme le monde et connue de tous : lorsqu’on veut faire peur, on crie aux indiens afin de mieux jouer au chérif en justifiant ainsi sa brutalité.

 

L’attitude que nous choisissons d’adopter dans cette analyse est celle qui consiste à écouter ce qu’a dit le peuple Camerounais en restant indifférent à cette élection. Elle consiste à essayer de comprendre de quels maux camerounais et de quelles dynamiques sociétales de fond cette présidentielle, ses résultats et les discours y afférents, sont les noms. Que se cache-t-il derrière les tableaux et, comme fils de ce pays, nous invite à lire au-delà de la simple routine du Biya après Biya ? Même s’il est sans cesse victime du complexe du salvateur qu’il traîne et utilise comme bouclier à la médiocrité de son régime, prenons Monsieur Biya au mot lorsqu’il nous dit que nous sommes en démocratie au Cameroun grâce à lui. De démocratie, parlons-en jusqu’au bout en rappelant que dans un tel régime, même si c’est l’onction populaire qui fait le Prince, la légitimité d’un régime et de celui qui l’incarne, ne tiennent pas seulement à la proportion plus élevée de votes exprimés en leur faveur par un peuple réduit à sa version arithmétique. Le spectre des critères qui font la légitimité d’un régime et de son leader est très large dans une société démocratique. L’examen de ce spectre montre que le Cameroun, quoiqu’en pensent certaines grandes puissances passées maîtresses dans la manipulation des périphéries au profit des centres, vient juste de connaître un jeu d’appareil consistant à instrumenter l’acte de voter au profit d’un électoralisme qui transforme le moment électoral en un instrument inter-temporel de reproduction autonome de la dictature en place depuis 1960. 

 

Nous allons le démontrer en quelques points : l’introuvable peuple camerounais; la  défaite du politique et de la démocratie; la procédure de qualification du candidat Biya, d’organisation du vote et de validation de ses résultats; la gouvernance du régime, ses résultats trente ans après, et l’opposition institutionnelle comme l’autre face du « Biyaïsme systémique ».

 

• L’introuvable peuple camerounais

 

L’équation impossible qu’essaient de résoudre les associés nationaux et externes de la dictature néocoloniale camerounaise, consiste à intégrer le peuple camerounais comme variable déterminante des régimes qui en sont pourtant la négation concrète. Le peuple camerounais reste donc introuvable depuis 1960 alors que le premier régime camerounais s’est présenté comme le ferment de l’unité nationale contre ses pourfendeurs, quand le deuxième se vend constamment comme garant de la paix contre les adeptes de la guerre. Comme quoi, chacun des deux régimes a pris le peuple camerounais comme un ingrédient essentiel de son marketing politique, mais a tout mis en œuvre pour le déposséder concrètement de son statut d’instance dépositaire de la légitimité du pouvoir politique. Cette situation continue en 2011.

 

En effet, dans un simulacre d’élection présidentielle où les mousquetaires du roi s’étaient lancés dans l’arène avant que celui-ci ne déclare sa candidature, la moisson est bien maigre. Elle est même catastrophique. Les pragmatiques du régime, pour qui la fin justifie les moyens, rétorqueront que l’essentiel est sauf car Paul Biya est toujours Président. Regardons cependant la situation de plus près. D’un côté, « Paul, Biya, l’appel du peuple », produit de l’industrie politique du parti au pouvoir, était, d’après ses promoteurs par motions de soutiens interposées, le  signe tangible que Paul Biya avait le peuple Camerounais massivement derrière lui. D’un autre côté, « Paul Biya, le choix du peuple », slogan de campagne de l’homme du 6 novembre 1982, parachevait cette construction symbolique en faisant du candidat naturel du RDPC, le candidat naturel des Camerounais.

 

Dans un tel Etat du monde, on aurait dû s’attendre, non seulement à une inscription massive des Camerounais sur les listes électorales afin de plébisciter leur candidat naturel, mais aussi à un vote massif en faveur de Paul Biya. Il n’en fut rien. Force est de constater, après les résultats chiffrées de cette élection, non seulement que « Paul Biya, l’appel du peuple » était une pure fabrication factice d’un peuple camerounais dans son approche ventriloque, mais aussi que « Paul Biya, le choix du peuple », n’est réellement que le choix de 3.772 527 Camerounais sur près de 14 millions de Camerounais en âge de voter sur le plan national. C’est « le fruit pourri » de trente ans d’un pouvoir contre-exemplaire en matière de développement socioéconomique et politique. 

 

« Paul Biya, l’appel du peuple » et « Paul Biya, le Choix du peuple » ont donc accouché d’une souris car plus de 10.000.000 de Camerounais ne l’ont ni appelé comme le pensait Fame Ndongo dans se quatre tomes de l’appel du peuple, ni choisi comme le disait son slogan de campagne. Le peuple camerounais qu’on nous disait massivement derrière Paul Biya reste donc introuvable de la mise en scène du pouvoir politique dont dépend son destin. Il a manifestement refusé d’accorder sa légitimité à une mascarade électorale supplémentaire. Il l’a fait par un acte politique de grande portée en ne s’inscrivant pas sur les listes électorales car sur 14 millions de Camerounais en âge de voter, à peine plus de la moitié soit, 7.521 651 se sont inscrits. En outre, sur ces 7.521 651 inscrits, seuls 4 951 434 ont effectivement voté, quand 2. 570 217 se sont abstenus pour donner un taux d’abstention officiel de 34,171%. 

 

Au niveau de la diaspora camerounais, seuls quelques centaines de Camerounais sur des millions ont daigné aller voter. Du coup, le taux de participation de 65,82 % que brandit la Cour Suprême est hautement trompeur car muet sur le fait que près de la moitié de la population camerounaise en âge de voter, s’est abstenue. Ce taux de participation ne peut masquer une élection où la majorité est du côté du peuple camerounais abstentionniste. Autrement dit, même si nous approchons le peuple camerounais dans sa version purement statistique qu’affectionne « le Biyaïsme » car pouvant la profiler à sa guise à chaque scrutin, il apparaît, non seulement que la légitimité politique de Paul Biya et de son régime est largement inférieure à la légitimité populaire du Cameroun interne et externe abstentionniste, mais aussi que ce que nous appelons le Cameroun opposé à Biya ne se reconnait pas dans l’opposition institutionnelle à son régime. Celle-ci, malgré toutes les irrégularités signalées, engrange des miettes de voix.

 

Dès lors, il va sans dire que le cirque de Yaoundé  vient, de façon magistrale, de démontrer le profond, mémorable et historique hiatus qu’il y a entre le slogan populiste « Paul Biya, le choix du peuple », et le faible nombre de Camerounais ayant voté pour le Président sortant. Ce Président, son régime, ainsi que son opposition institutionnelle n’ont donc qu’une légitimité purement formelle qui ne représente rien car sans matérialisation concrète par une adhésion populaire. C’est le cas de le dire, le peuple camerounais regarde ailleurs quand le pouvoir et son opposition regardent aussi ailleurs. C’est un dos à dos qui, loin d’être le signe d’un match nul pouvant traduire un équilibre des forces en confrontation, est plutôt celui d’un profond divorce entre une élite et sa base qui refuse ainsi de continuer à jouer à un jeu de dupe. Ceci n’est pas surprenant car, autant le pouvoir en place triche depuis longtemps et continue à le faire en s’adossant au peuple par le truchement de l’électoralisme, autant chaque opposant institutionnel, comme déjà signalé, a voulu gagné seul sans le peuple, mais perdre avec lui. La leçon politique est donc, non seulement ce divorce consommée, mais aussi le fait que le peuple introuvable par les dictatures camerounaises, a une âme et une grande intelligence politique qui agissent par son abstention massive. C’est l’abstention de ce peuple qui structure et donne forme à la nouvelle opposition et à la nouvelle âme politique de ce pays. Celles-ci ne peuvent voir le jour que si ce message populaire est écouté. C’est ce peuple camerounais abstentionniste qui a gagné car il a montré qu’il était politiquement mature et plus habile que les manigances du pouvoir et les turpitudes de l’opposition institutionnelle.

 

• La défaite du politique et de la démocratie version « Biyaïste »

 

Si Paul Biya et son opposition ont une légitimité politique illégitime même en approchant le peuple camerounais de façon arithmétique ainsi que nous venons de le montrer, alors leur défaite commune donne aussi une information cruciale sur l’état du champ politique camerounais. En effet, lorsque, dans un jeune pays comme le Cameroun, l’élection présidentielle, sa période préélectorale, l’inscription sur les listes électorales, l’acte de voter et la proclamation des résultats dudit vote deviennent des non-évènements, alors le pays connaît une crise politique profonde dont les germes contaminent aussi sa cohésion sociale autant que la dynamique de son processus démocratique. Concernant le Renouveau National, le peuple camerounais abstentionniste, vainqueur de cette élection, montre qu’il est fatigué du ronronnement politique sans résultats en place depuis 1982. Ce peuple a montré qu’il en a ras le bol de cautionner sa propre spoliation organisée par les élites et leurs alliés externes. Les cotisations faites par les élites régionales et offertes au pouvoir en place dans une logique d’Etat-tontine, sont tombées dans une trappe à liquidité et n’ont pas eu l’effet mobilisateur escompté. Cette résistance populaire du « Cameroun réel » prouve, s’il en était encore besoin, qu’en mettant sans cesse les Camerounais sous éteignoir, « le Biyaïsme » a réussi à leur faire dégoûter du vote, acte qui aurait pourtant dû être, en temps normal, l’expression concrète de sa citoyenneté camerounaise. Ce peuple camerounais abstentionniste a compris que sa participation au scrutin n’est pas fondamentale. Elle ne peut être le moteur d’une transformation de sa situation en mieux. Elle est purement instrumentale dans le but de lubrifier les rouages nécessaires à la reproduction continue du système en place.

 

La défaite politique et démocratique que met en selle et en scène cet épisode de la vie électorale camerounaise, est donc la vibration en opposition de phase, déjà consommée et solidement installée, entre « le Cameroun légal » où Paul Biya et son opposition institutionnelle ont une légitimité purement formelle, et « le Cameroun réel » où le peuple camerounais réserve son engagement politique massif à celui qui l’écoutera et mettra en forme politique et en discours intelligibles ses aspirations. Ainsi, au lieu de nous focaliser sur les tableaux officiels aseptisés, c’est l’entité introuvable de cette élection, le peuple camerounais, et la chose qui n’existe pas, son vote massif, qu’il faut analyser et saisir dans une sorte d’économie politique du vide. C’est elle qui, ontologiquement, donne sens et forme au mal camerounais et permet de mieux comprendre la dynamique des acteurs peu pertinents de surface. La destruction du désir du politique et la matérialisation de la défiance envers le vote qui sortent de cette élection, signent la faillite intégrale d’un système et de ses opposants officiels. Cela met en évidence une profonde crise civique dont le catalyseur est à chercher dans une élite qui a sacrifié le travail pour une recherche permanente d’un idéal sociétal, sur l’autel de la satisfaction de ses bas et purs instincts animaux : accumuler matériellement de façon illicite, commander les cadets sociaux, jouissance du pouvoir, satisfaire les plaisirs des orifices.

 

• La procédure de qualification du candidat Biya, d’organisation du vote et de validation de ses résultats

 

La légitimité formelle de Monsieur Paul Biya ne souffre pas seulement d’un manque d’ancrage populaire, mais aussi de l’absence d’une légitimité procédurale dans sa qualification comme candidat à la présidentielle en 2011, l’organisation du vote et la validation de ses résultats. Cette absence de légitimité procédurale est le résultat d’une absence de crédibilité des mécanismes procéduraux ayant servi à qualifier le candidat naturel du RDPC, à organiser le scrutin et à le valider.

 

En ce qui concerne la qualification de Paul Biya comme candidat à la présidentielle de 2011, nous précisions, dans notre dernière publication, qu’il est plus exact de parler de requalification car Paul Biya était disqualifié par la Constitution en vigueur jusqu’en janvier 2008. Se requalifier soi-même en se taillant une Constitution sur mesure et en ignorant le caractère non rétroactif de la loi sous laquelle on avait été élu pour son dernier mandat, a donc été le premier acte du temps inaugural d’un processus de conservation du pouvoir par tous les moyens.  Ce comportement du régime montre aussi qu’il n’est point crédible d’espérer quelque chose de lui sur le plan de la crédibilité de ses engagements. Car, un pouvoir qui avait comme fondement la moralisation des comportements, est en contradiction totale avec lui-même lorsqu’il passe outre le fait que respecter la norme fondamentale d’un Etat, est l’élément le plus emblématique d’une politique de moralisation des comportements. Paul Biya a décidé, sans le peuple camerounais, de continuer à s’imposer à lui au-delà de 2011, alors que la loi suprême de ce peuple sous laquelle il avait été élu, l’interdisait. Encore une fois, l’avenir du Cameroun s’est décidé sans l’avis de son peuple et le pouvoir a ainsi perdu sa légitimité morale (moral legitimacy) qu’il avait bien voulue construire dans son lexique politique de 1983. Il persista et signa dans cette logique à travers le deuxième acte du processus de tricherie que fut la répression dans le sang de la jeunesse  contestataire. Cette absence de légitimité morale montre que « le Biyaïsme en exercice » ne vaut même pas son propre programme et projet de moralisation des comportements. C'est-à-dire qu’il n’arrive pas à la cheville du « Biyaïsme formel». D’où son essence irrationnelle par rapport à ses propres objectifs déclarés.

 

Le troisième acte fut la mise en place d’Elecam en lieu et place d’une commission électorale indépendante, quand le quatrième consista à ne pas donner la date des élections présidentielles jusqu’à quelques mois de celle-ci. Dès lors, le vote qui a eu lieu le 9 octobre dernier n’est que le cinquième et dernier acte de ce processus de tricherie tous azimuts. Son but était de sanctionner, officiellement, un long processus de tricherie politique orchestré de longue date et nourrit du sang des Camerounais qui s’y étaient opposés. Ceci étant, la bêtise historique de l’opposition institutionnelle a consisté à aller quand même voter malgré un processus de tricherie que même un aveugle pouvait discerner. Cette opposition a ainsi, à son corps non défendant, accepté de participer à un scrutin dont le rôle, étant donné la programmation de conservation du pouvoir coûte que coûte, n’était que celui d’un instrument de validation d’un processus de tricherie auquel sa participation a donné du poids politique en contrepartie du titre peu glorieux d’opposition la plus bête du monde.

 

Un autre aspect de la procédure vient renforcer le manque de légitimité procédurale de Paul Biya comme Président du Cameroun après 2011 : c’est l’absence de crédibilité du mécanisme de validation du vote du 9 octobre. Lorsque la Cour suprême camerounaise valide un scrutin et annonce les résultats, elle sanctionne une forme de politique publique. Cela veut dire qu’elle évalue toute la procédure afin de rendre sa parole crédible. Or, une évaluation, pour qu’elle soit crédible, doit être faite par un évaluateur indépendant, non seulement du commanditaire de l’évaluation, mais aussi des acteurs cibles (ceux qui causent un problème) et de des acteurs bénéficiaires (ceux qui bénéficient de la politique publique). Cela n’est pas le cas au Cameroun où, le comandataire, l’évaluateur, les acteurs cibles et les acteurs bénéficiaires se réduisent et se confondent en une seule et unique personne : Paul Biya. Ainsi se démontre que son élection souffre d’une absence de légitimité procédurale induite par l’absence de crédibilité des mécanismes procéduraux sur laquelle elle s’appuie.

 

• La gouvernance du Renouveau, l’opposition institutionnelle et leurs résultats

 

Parler du « Biyaïsme » et de son opposition institutionnelle dans leurs actes, leurs instruments et leurs résultats, exige la mise en examen d’autres formes de légitimité importantes dans une société comme le Cameroun où l’amélioration du bien-être est la chose la moins partagée depuis 1982. Il s’agit de la légitimité instrumentale (input legitimacy) qui juge de la qualité des instruments utilisés par le régime et l’opposition pour atteindre leurs fins, et la légitimé des résultats (output legitimacy) qui insiste sur la nature et la portée des résultats par rapport aux objectifs de développement du pays. 

 

Même à ce niveau, il est plausible que « le Biyaïsme » et son opposition institutionnelle ne font pas le poids. D’un côté, les instruments utilisés par le pouvoir, à savoir la malversation électorale, la division tribale pour mieux régner, la brutalité physique et morale, le meurtre de citoyens (Bibi Ngota, tuerie de mars 2008, disparus de Bépanda…), l’inflation de la révision constitutionnelle sur mesure, et l’alliance stratégique avec l’ancienne métropole, sont à la dimension de la médiocrité de ses résultats trente ans après : corruption de la presse privée ; pays pauvres et très endetté ; pays dans le peloton de tête de la corruption mondiale ; éviction des paysans de leurs terres par le capital volé des caisses de l’Etat ; détournement de deniers publics, « feymania d’Etat », « feymania populaire », (dé)civilisation des mœurs et détournement des valeurs républicaines. De l’autre côté, l’opposition institutionnelle est entrée dans trois logiques : 

 

1. Une logique de partage du « national cake » incarnée depuis des années par Tchiroma et Bouba Beilo Maïgari et bien d’autres au point de battre campagne pour Biya ;

 

2. une logique du chacun pour soi et Dieu pour tous dont Nfru Ndi est la figure de proue. 

 

3. La présidence de nos partis d’opposition où ce sont les mêmes qui occupent le poste de président depuis 1990 et évincent quiconque y zieute, montre une troisième logique conservatrice où la gouvernance de ces partis devient la miniaturisation « particratique » de celle de Biya à la tête du Cameroun depuis 1982.

 

• L’opposition institutionnelle, l’autre face du « Biyaïsme systémique »

 

Dans sa dimension systémique, « le Biyaïsme » s’écarte de sa dimension basique qui en fait le mode de gouvernance de Monsieur Biya depuis 1982. Il devient un produit politique dérivé de l’histoire du Cameroun, dont la trame est un ensemble d’institutions, de symboles, de pratiques politiques et d’acteurs internes et externes en interdépendance continue de la période coloniale à la période post coloniale. A ce niveau, autant l’opposition institutionnelle ne peut être comprise dans sa logique qu’en l’intégrant comme aspect de ce système, autant « le Biyaïsme » lui-même ne peut être appréhendé dans sa totalité et avec précision, en laissant son opposition institutionnelle à l’écart. Ce sont deux faces d’un même système au point où, telles des identités remarquables, elles se structurent et se déstructurent réciproquement depuis les années nonante en lui donnant la complétude de son essence politique : l’un est la résultante symptomatique de l’autre et les deux font un tout politique.

 

Il apparait, au regard de la défaite politique et démocratique soulignée plus haut, que ni le pouvoir, ni son opposition officielle n’ont une légitimité basée sur les instruments et les résultats. L’opposition institutionnelle, comme déjà souligné, est dans un combat avec elle-même car chacun veut y gagner sans les autres et sans intelligence politique collective. De même, elle est dans une stratégie, non de complémentarité avec ce qu’on peut appeler le Cameroun interne et externe opposé à la dictature (ONG, journaux, populations, diasporas, associations…), mais dans une logique de concurrence qui fait qu’elle a aussi décidé de participer à la présidentielle afin que les opposants non institutionnels et non classiques (le Cameroun opposé à Biya), ne deviennent la références à leur place. Donc, autant Biya dit moi ou personne d’autre, autant chaque leader de son opposition institutionnelle dit aussi moi après Biya ou personne d‘autre que moi. Conséquence, on prend les mêmes en on recommence à cause d’un égotisme démesuré et égoïste qui semble préfigurer que les Camerounais, une fois un des ces leaders président, vont subir exactement les mêmes tribulations que sous Biya. La logique de fond du « Biyaïsme » qui consiste à garder le pouvoir quitte à intégrer certains pseudo-opposants, est donc exactement la même que celle de son opposition institutionnelle qui consiste à intégrer ce pouvoir soit en pactisant avec le diable, soit en laissant ce pouvoir à Biya afin d’éviter jusqu’au bout qu’un autre différent de soi soit l’heureux élu. Tchiroma et Bouba Beilo qui ont battu campagne pour « le Biyaïsme » sont dans la même stratégie. L’opposition institutionnelle est donc irrationnelle par rapport à son objectif de prendre le pouvoir à un adversaire politique plus fort qu’elle, étant donné que chacun de ses leaders, dans une approche individualiste de la politique et donc, in fine, du pouvoir, préfère la victoire de Biya à celle de l’un de ses pairs différent de lui.

 

En conséquence, la logique du système est implacable. Biya se fait constamment élire de façon bureaucratique sans le peuple camerounais, et son opposition institutionnelle, soit participe au pouvoir sans le même peuple, soit perd les élections sans ledit peuple. La conséquence est qu’il s’est créé et s’est installé un petit jeu politique entre le pouvoir et son opposition dans un champ d’intérêts où l’intérêt général est mis entre parenthèses. D’où le taux d’abstention très élevé. Celui-ci est le message politique d’un peuple qui ne se reconnait pas dans ce jeu, et demande d’être écouté et d’être rencontré pour bâtir le pays. Si le peuple camerounais n’est ni avec Biya, ni avec ses opposants institutionnels, alors ce peuple attend autre chose pour revenir dans le champ politique officiel. Il manifeste son mécontentement et sa désapprobation par rapport à ce qui se fait. Il est dans « le Cameroun réel » en situation d’armée de réserve. Aucun des candidats n’ayant pris rendez-vous avec lui mais uniquement avec eux-mêmes, ce peuple, depuis 1960, continue d’attendre que cela se fasse. Seul celui qui réussira à le faire méritera le supplément de légitimité populaire qu’il a refusé d’accorder à Biya et à ses pseudo-opposants officiels. Dans le cas contraire, l’armée de réserve se réservera tous les droits de configurer les contours de son destin. Tout dépend d’elle et du prix qu’elle est prête à payer pour cette liberté.

 

NB: Dernier ouvrage publié : Le Biyaïsme : le Cameroun au piège de la médiocrité politique, de la libido accumulative et de la (dé)civilisation des mœurs, 2011, Paris, L’Harmattan, 392 pages.

 

Fondation Moumié: http://fondationmoumie.over-blog.com/, 

 

Thierry AMOUGOU, Président de la Fondation Moumié.

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