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Thierry Amougou Fondation MAu moment où, suite à la vitesse qu’impose le monde moderne, les esprits sont accoutumés à la philosophie du résultat ici et maintenant, le travail de fond ô combien essentiel au développement africain nous échappe.Très souvent, les instantanéités obstruent nos analyses au point d’entraîner nos regards, soit vers les espèces sonnantes et trébuchantes que les dirigeants africains pillent des caisses de nos Etats, soit vers les événements qui épousent le temps fugace des médias. Or, développer l’Afrique a besoin du temps long pour un travail en profondeur, presque sacerdotal. Un travail transformateur, tant des esprits aliénés par une longue accoutumance à un monde imaginé par d’autres, que de certaines coutumes rétrogrades de nos cultures.  C’est le cas par exemple de la place parfois étriquée et peu enviable de la femme dans certaines cultures africaines, de la confusion entre le respect dû aux aînés et l’attitude selon laquelle seuls les vieux ont toujours raison. C’est aussi le cas de la sorcellerie et des paramètres surnaturels encore très prégnants dans la vision du monde africaine au 21ème siècle. Ainsi, sans nier l’importance des initiatives qui donnent des résultats immédiats, la Fondation Moumié et le prix qu’elle décerne, inscrivent leurs fonctions programmatiques dans la durée. Celle nécessaire à la modification des mentalités, des structures psychiques arriérées, des structures du savoir discriminantes et des modes de gouvernance régressifs. Ceux-ci sont liés à l’absence d’un tel travail sur les esprits et les mœurs de ceux qui nous gouvernent.

 

Engager un tel combat revient à faire confiance aux Hommes, aux Africains. Ils ne sont pas seulement capables du pire. Ils sont aussi des sources d’excellence accoucheuses du meilleur. Si, dans leur immense majorité, les problèmes africains sont provoqués par des dirigeants sans vision d’envergure sur l’avenir du Continent Noir, la Fondation Moumié ne veut pas faire d’amalgame en mettant tous les Africains dans un même sac. Il faut séparer le bon grain de l’ivraie, car il y’a des Africains qui maintiennent le flambeau de l’espoir dans les ténèbres. Il y’a des Africains qui se démarquent de la médiocrité ambiante par des pratiques d’excellence.

 

Goungaye fils dépose la gerbe de fleurs au n°4 Grand Rue où se trouvait le fameux restaurant " Aux Plats d'Argent"  dans lequel Moumié fut empoisonné en 1960

 

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Détecter et encourager de tels Africains par le prix Moumié, incite à parier sur l’avenir et les jeunes qu’ils éduquent. C’est une façon d’exalter les bonnes pratiques des ces Africains modèles : ils sont pour nous des hommes-repères. Tous nos anciens lauréats, ainsi que ceux de cette année, retissent le chaînon manquant entre de grands Africains du passé comme Félix Roland Moumié, et la jeunesse africaine. Elle a besoin de modèles contemporains qui font écho de ceux du passé et de leurs idéaux. Jean Bosco Talla, Maître Goungaye, Albert Mukong et le roi Sokoudjou sont de cette trempe.

 

Du déficit démocratique, thème de la troisième édition du prix Moumié

 

Promouvoir le processus démocratique en Afrique Noire est central, d’où le choix de ce thème. Cependant, force est de reconnaître qu’y travailler par l’unique critique synchronique des régimes en vigueur a certes sont importance, mais ne nous mène pas très loin sans un travail foncier, tant sur certaines mentalités intra-africaines, que sur certains complexes d’infériorité hérités du moment colonial. Le travail de la Fondation Moumié est à ce titre un facilitateur du processus démocratique africain en ce sens qu’il ne condamne pas seulement sans réserve les exactions des dictatures actuelles, mais identifie aussi les valeurs à promouvoir autant que ceux qui les portent. L’objectif visé par une telle entreprise est de contrer l’émulation médiocre et rétrograde induite chez les jeunes africains par les dictatures africaines. Cela s’opère par le biais d’une émulation dans les valeurs d’excellence portées par nos lauréats.

 

La famille centrafricaine présente pour honorer le Prix Attribué à feu Maître Goungaye Wanfiyo 

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C’est pourquoi, ainsi que souligné ci-dessus, promouvoir le processus démocratique en termes réels et non purement théoriques, revient :

1. à donner toute sa place à la femme africaine dans le processus de développement ;
2. à sortir de la confusion entre le respect des droits d’ainesses et la dictature des vieillards qui  seraient les seuls à exercer le pouvoir exécutif ;
3. à tout passer au crible de la rationalité critique, seule capable de mettre fin aux tabous et mythes inutiles au développement politique et économique ;
4. à promouvoir la laïcité qui entraîne la sécularisation de la source de la légitimité du pouvoir politique, et fait confiance, tant à l’intelligence qu’à la raison pour la gestion des affaires publiques : il faut réduire le magico-religieux à sa dimension congrue dans l’explication de la marche du monde ;
5. à promouvoir les spécificités et les identités africaines qui gagnent. C’est le cas de la solidarité par l’entremise de laquelle l’Afrique, malgré sa multiplicité, peut se construire un nouveau rapport au monde ;
6. à construire des démocraties qui tirent leur légitimité des combats endogènes des peuples africains et non de la promotion exogène du marché par destruction de nos Etats;
7. à faire alliance avec les acteurs internationaux qui promeuvent des rapports plus respectueux et plus équilibrés entre les pays occidentaux et les pays africains. Il est inadmissible qu’un roi Africain comme son excellence Sokoudjou se voit refuser un visa d’entrée en Suisse où il doit recevoir une haute distinction pour son œuvre. En dehors du pouvoir en place qui peut avoir motivé ce refus, il nous semble qu’une telle attitude des autorités suisses démontre, de façon flagrante, le mépris que des pays occidentaux ont encore à l’égard de l’Afrique. Quel roi européen peut se voir refuser un visa d’entrée dans un pays africain où il doit être récompensé pour son action ?  Si, à l’évidence aucun, ainsi que nous le pensons, parler de démocratie réelle au 21ème siècle, c’est aussi permettre à tous les continents et à leurs ressortissants d’avoir les mêmes droits en termes de mobilité internationale : il faut un élargissement équitable et réel des droits de tous.

 

Une vue des conférenciers par ordre de gauche à droite le Dr Malu( Congo democratique), Mr Alcheikh( Ancien Minrex du Tchad), Nkrumah Mukong, Edjangue( le modérateur) Mme Goungaye et enfin Madame Goungaye ( Centrafrique)

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L’Afrique, un géant affamé assis sur un tas de vivres

 

Le déficit démocratique, au centre de la troisième édition du prix Moumié, est aussi la source des violences et des souffrances sociales. La plus grande souffrance endurée par les populations africaines est celle de subir des carences en droits et en besoins matériels nécessaires à une vie décente. La situation de l’Afrique devient ainsi comparable à un oxymore. Celui d’un continent de « pauvres pays riches ». Situation d’autant plus grave que l’Afrique vérifie désormais le paradoxe de la malédiction des matières premières qui la transforme en « un géant affamé assis sur un tas de vivres ». Aussi, combattre le déficit démocratique, équivaut aussi à exorciser cette situation car les richesses africaines ne peuvent être mieux exploitées qu’à au moins deux conditions :
1. Que la démocratie réelle avance, afin que les peules africains puissent exercer un droit de contrôle, de surveillance, de notation et de véto sur leurs dirigeants qui transforment nos Etats en véritables truanderies ;
2. Que les « Affreux », c'est-à-dire tous les vautours et mercenaires occidentaux qui pillent le Continent Noir et en deviennent un vrai cancer, soient dévoilés et exclus des terres africaines.


Ces deux conditions sont interdépendantes car les « Affreux » ne peuvent être dénoncés et expulsés du Continent Noir que si les peuples africains redeviennent maîtres de leur destin. Et cela ne peut être le cas que si les relais locaux de ces mercenaires sont mis à nue par une démocratie réelle. Il est plus que temps d’y arriver car si l’Afrique Noire est aujourd’hui comparable à « un géant affamé assis sur un tas de vivres », c’est à cause de ces « Affreux » et de leurs relais locaux qualifiés généralement « d’Amis de l’Occident ». On croit parfois que ces alliances malfaisantes et maléfiques ont disparu. Elles réapparaissent là, puis là-bas puis finalement partout comme de vraies métastases. 

Un regard rétrospectif montre que le travail de promotion des valeurs utiles au développement que fait la Fondation Moumié, est crucial. Des Africains éduqués à la loyauté et à l’intégrité à l’égard de leur Continent, ne pourraient plus servir de relais aux « Affreux ». Les mercenaires occidentaux dont nous parlons et leurs associés africains sont ceux-là qui ont liquidés Félix Moumié et d’autres héros de nos luttes d’indépendances. Ce sont eux qui ont donné le pouvoir à leurs complices en postcolonies noires. Avant la chute du mur de Berlin, ils nous ont fait croire que l’Afrique était dans l’œil du cyclone et qu’il fallait la protéger. Ils ont ainsi été présents dans l’assassinat de Patrice Lumumba, les velléités  sécessionnistes du Katanga, la guerre du Biafra (1968-1970), les expéditions punitives contre le régime de Sékou Touré en Guinée et de Mathieu Kérékou au Bénin en 1977. Ils ont alimenté la guerre civile menée par l’Unita et la Renamo en Agola, ont éliminé Sankara et ont aussi expulsé Ahidjo pour Paul Biya au Cameroun. La guerre froide achevée, ils sont toujours présents en RDC, en Côte-d’Ivoire, en Guinéen au Libéria, en Sierra Léone, en Somalie et j’en passe : ces alliances au service du banditisme économico-politique et de l’appétence attisée par les richesses africaines, est un obstacle à la naissance de la démocratie réelle en terres subsahariennes.

 

Depôt de la gerbe de fleurs à l'hopital cantonal de Geneve qui vit Moumié pour la dernière fois en novembre 1960

 

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Les Africains doivent travailler plus pour espérer plus

 

Construire la prospérité africaine, garantir son autonomie et le respect de ses identités, n’est pas une sinécure. C’est un vaste et noble chantier qui nécessite du travail, encore du travail et toujours du travail. La Fondation Moumié pense que les Africains doivent travailler plus pour espérer plus. En effet, l’Afrique garde tout son potentiel de développement. Celui-ci est juste à mobiliser par des politiques efficientes, efficaces et justes. Dans ces conditions, l’Afrique de demain espère nécessairement plus des générations futures. Or, pour espérer plus, il faut obligatoirement travailler plus. La persévérance au travail et l’espoir se motivent ainsi mutuellement et concourent inévitablement à la construction d’une Afrique qui doit occuper sa place dans l’histoire des peuples respectés et prospères. A cet effet, ceux qui possèdent le pouvoir politique ou aspirent à le posséder ont du pain sur la planche.

Leur travail primordial du moment consiste en au moins quatre choses :
1- identifier les différentes formes de déficits qui bloquent le développement politique et le développement économique ;
2- identifier leurs auteurs internes et externes afin de les dénoncer avec preuves à l’appui ;
3- identifier les souffrances sociales des populations africaines : souffrances intimes, souffrances familiales, souffrances collectives et leurs causes nationales et internationales ;
4- répertorier les territoires de déploiement de ces souffrances et leurs mécanismes (espace privé, espace public, communauté internationale) etc.…

 

L’offre politique à l’avènement de laquelle travaille la Fondation Moumié est celle qui allie travail acharné et grand espoir, afin de venir à bout de ces souffrances, déficits et carences qui retardent le Continent Noir. Au bout du compte, le travail de la Fondation Moumié exhorte à donner un destin politique fructueux et salvateur aux multiples souffrances passées et présentes des peuples africains et de l’Afrique. Les Africains ne s’y trompent pas car d’année en année, la Fondation Moumié va de succès en succès et ravive la mémoire du Continent Noir. Bravo à nos lauréats, ils le méritent. L’Afrique Noire les mérite aussi au moment où elle vit une réalité sociale crasse et une liturgie politique triturée par des individus à la solde des plaisirs immédiats.

 

Les laureats ou leurs représentants reçoivent leur prix 

 

 

Une vue de l'assistance à la Conférence de clôture des activités

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Ecrit par Thierry AMOUGOU, Président de la Fondation Moumié, http://fondationmoumie.over-blog.com/

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