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Carte_des_Etats_africains-2.jpg«  Ceux qui ont des montres ,n’ont pas de temps » Proverbe africain. Ce proverbe  résume à lui seul le verdict  de l’Occident quand au fait que l’Afrique est a-temporelle . Tout commence avec la philosophie de l’histoire de Hegel. Ce dernier dénie à l’Afrique toute participation au mouvement du monde – selon la doxa occidentale- figée qu’elle est dans une position de fatalité contemplative. Partant de Hegel « L’Afrique n’est pas une partie historique du monde. Elle n’a pas de mouvements, de développements à montrer . L’Afrique n’est pas une partie historique du monde. Elle n’a pas de mouvements, de développements à montrer. En 1957, c’est P. Gaxotte qui écrit   dans la Revue de Paris : « Ces peuples (vous voyez de qui il s’agit..) n’ont rien donné à l’humanité ; et il faut bien que quelque chose en eux les en ait empêchés. Ils n’ont rien produit, ni Euclide, ni Aristote, ni Galilée, ni Lavoisier, ni Pasteur. Leurs épopées n’ont été chantées par aucun Homère. » (...)

 

    On comprend l’aubaine pour le président Sarkozy dans son  discours prononcé le 22 juillet 2007, à l’université de Dakar Morceaux choisis : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. (...) Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. » 

 

   Barack Obama lui,  est plus nuancé il  explique  qu’il y a cinquante ans, quand son père a quitté Nairobi pour étudier aux Etats-Unis, le Kenya avait un PNB par habitant supérieur à celui de la Corée du Sud.  

 

« Une partie de ce qui a empêché l’Afrique d’avancer est que, pendant des années, on a dit que c’était la conséquence du néocolonialisme, ou de l’oppression occidentale, ou du racisme... L’Afrique peut et doit elle-même , se prendre en charge.

 

    Sans vouloir renier l’immense part de responsabilité des dirigeants africains à partir des indépendances formelles, il  faut tout de même signaler le que le retard de l’Afrique n’est pas linéaire ,et qui bien après les conflits les imaginaires sont toujours aussi écorchés et les pannes dans l’action en peuvent pas être surmontées ‘un coup de baguette magique. L’Afrique n’a pas le temps qui a permit aux nations occidentales pendant plus d’un siècle de sédimenter et de produire les sociétés évoluées actuelles. L’Afrique, continent en déshérence, devient à partir du traité de Vienne, puis de la Conférence de Berlin en 1890, la proie de l’Europe. Les pays tombèrent en esclavage dans les escarcelles des puissances du moment. :  L’Angleterre, la France et à un degré moindre, la Belgique, l’Italie et l’Allemagne. On prête à Hitler cette analyse lucide des rapports colonisés-colonisateurs.« (….) Les blancs ont toutefois apporté quelque chose à ces peuples (colonisés), le pire qu’ils pussent leur apporter, les plaies du monde qui est le nôtre : le matérialisme, le fanatisme, l’alcoolisme et la syphilis. Pour le reste, ce que ces peuples possédaient en propre étant supérieur à ce que nous pouvions leur donner, ils sont demeurés eux-mêmes [...] Une seule réussite à l’actif des colonisateurs : ils ont partout suscité la haine. Cette haine qui pousse tous ces peuples, réveillés par nous de leur sommeil, à nous chasser ».  (1)

 

         L’Afrique  de 2010 vient de franchir le seuil du milliard d'habitants: elle abrite désormais 1 humain sur 7, alors qu'elle n'en accueillait que 1 sur 10 en 1950, et en hébergera 1 sur 5 en 2050, soit 2 milliards d'habitants. Ce n'est qu'un des signes qui font de l'Afrique, principal creuset de misère, une source de croissance et la matrice de notre avenir. L'Afrique, certes, est d'abord le lieu de toutes les souffrances:    L'Afrique est aussi le poumon écologique de la planète: de ses forêts, qui couvrent environ 22 % du continent (et même 45 % de l'Afrique centrale, en particulier avec le bassin du Congo, deuxième forêt tropicale du monde) dépendent la maîtrise des gaz à effet de serre, la protection de la diversité, la stabilisation des sols, la qualité et l'écoulement des eaux. L'Afrique est l'un des moteurs de la croissance mondiale,   ce qui n'est pas assez pour empêcher des millions d'Africains de tomber dans une pauvreté extrême. C'est le continent le plus riche en matières premières (pétrole, minerais, produits agricoles). C'est aussi le plus jeune: 43% des Africains subsahariens ont moins de 15 ans  et pourtant il est en panne.

 

 Les pays occidentaux ayant inventé une nouvelle forme de post-colonialisme qui s’avère être un colonialisme à distance, un néocolonialisme mâtiné de droits de l’Homme, imposés le cas échéant par le concept du devoir puis du droit d’ingérence humanitaire   Les indépendances venues, un pouvoir sans partage remplace les puissances coloniales. Le manque d’éducation, les économies formatées dans le sens d’appendices des métropoles achevèrent de ruiner les espoirs des peuples africains qui eurent, en prime, une dette qui ne cesse de grandir. 50 ans plus tard, ces pays sont toujours au même point. Cette Afrique qui n’en peut plus et qui subit depuis une vingtaine d’années une recolonisation -qu’on appelle post-colonialisme puis néocolonialisme- après les indépendances bâclées des anciennes puissances (Grande-Bretagne et France). Cette néo-colonisation pour cause de matières premières est encore plus dure que la précédente car le colonisateur n’est plus là sous les habits de la mondialisation, il revient en force et colonise à distance. Jacques Chirac, dans ses confidences à Pierre Pean et parues ce 15 février, dans un moment de franchise, dit en substance à propos des Africains, « qu’on les a colonisés, on s’en est servi comme chair à canon, puis comme main-d’oeuvre pour les tâches les plus dures, on leur a pillé leurs matières premières et maintenant on leur prend leur matière grise ». Merci, monsieur Chirac, ce difficile aveu vaut plus que cent discours puisqu’il décrit, sans concession, la réalité de l’Afrique.

 

    Faut-il incriminer aussi les dirigeants adoubés  par les anciennes puissances avec un refus de toute forme d’alternance ?  Oui ! Ils sont responsables de la débâcle de leur peuple ! Le record de la durée du mandat présidentiel, royal et de celui de tout autre forme de confiscation du pouvoir, est détenu, loin devant,  est battu par El Gueddafi (41 ans) talonné par Moubarak  Viennent ensuite, les « débutants » qui tournent autour de la dizaine d’années  Pensons à Houphouet Boigny, Lépopold Sedar Senghor, Habib Bourguiba et le dernier des premiers : Omar Bongo, qui, par amour du pays, ont digéré, je veux dire dirigé du mieux qu’ils ont pu, leur pays. . On dit que les Chinois ont tellement réussi que des rues commerçantes entières leur appartiennent. A la fin 2006, le président chinois, en invitant chez lui à 10.000 km de l’Afrique, tous les chefs d’Etat, a fait de meilleures offres que celles de la France qui en est encore au sentimental et au paternalisme d’un autre âge.

 

   A l’occasion du cinquantenaire des indépendances des pays africains et dont le Sénégal s’est fait le chantre, un texte d’une rare lucidité a été signé par des intellectuels qui  après avoir rappeler l’histoire s’inscrivent en faux contre le sort actuel de l’Afrique .

 

Ecoutons les :

 

 « Disons  Non  à la participation de nos armées au défilé du 14 juillet 2010 en France !  Non  aux accords de réadmission des expulsés !  Non aux accords de pillage de l’Afrique dits de partenariat économique (APE) ! Un nombre considérable de défenseurs de la dignité humaine  bafouée à travers l’esclavage,  le colonialisme  et le néolibéralisme, dont de nombreux artistes et intellectuels avisés  auraient pu être présents à Dakar le 3 avril 2010,  auraient pu être de cœur avec le Président sénégalais et les dix neuf autres chefs d’État africains  lors de l’inauguration du monument de la Renaissance africaine,  si seulement l’exigence de la libération du continent de toutes ses chaînes,  celles d’hier et d’aujourd’hui,  avait été mise en avant. La fête en aurait été fort belle  (…) La taille visiblement monumentale de la statue de Dakar,  son coût incontestablement trop élevé,  les modalités forcément ambigües de son financement,   quand on considère l’immensité des besoins non satisfaits des Africains, en l’occurrence,  les femmes et les enfants,  les jeunes diplômés et non diplômés souvent sans emploi,  les élèves et les étudiants qui manquent de tout,  les malades et les migrants. En nous demandant de nous approprier cette statue (…) »

 

  « Il en est ainsi du sens de l’Histoire tel qu’il se révèle,  ici et maintenant,  à la lumière de la crise du libre-échange  que nos États ont endossée en camisole de force  mais que la quasi-totalité de la classe politique revendique à présent. À quel moment commencerons-nous à doter les citoyens,  notamment les femmes et les jeunes,  d’outils d’analyse,

 

de telle sorte qu’ils puissent s’imprégner des enjeux des mutations en cours  et défendre leurs intérêts ? A quand le débat public de fond sur le lien entre le capitalisme mondialisé et le fardeau de la dette,  la faim,  le chômage massif et chronique,  l’émigration forcée,  le meurtre des innocents,  les camps de refugiés  La renaissance africaine est-elle crédible  sans envisager la reconstruction de notre moi profond blessé,  de nos économies laminées,  de nos terroirs ravagés ? » (2) 

 

« Les 50 ans à venir seront de larmes, de feu et de sang  si les dirigeants africains continuent de faire la part belle aux investisseurs étrangers  en ignorant royalement l’appel au secours de leurs peuples en désarroi. Défaillant et mortifère là-bas où des garde-fous existent encore,  le capitalisme prédateur est tout simplement calamiteux sous nos cieux. En septembre et octobre 2005,  traités « d’illégaux » et de « clandestins »,  des centaines de jeunes originaires du Mali, du Cameroun,  de la République Démocratique du Congo (RDC)…  erraient au Maroc, en quête d’Europe. Ils ont fini par escalader les murs de barbelés des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Leur audace a été réprimée dans le sang. La criminalisation des migrants originaires des anciennes colonies françaises  venait de franchir un tournant grave et sans précédent.  (…) Aujourd’hui, les refoulés, les expulsés et tous les assignés à résidence  s’interrogent nécessairement sur le sens d’une indépendance  qui, en 50 ans, ne garantit pas à tous la liberté de mouvement  et qui continue de saigner à blanc l’Afrique. Combien sont partis mais jamais arrivés ? Combien, dont les familles et spécialement les mères attendent et espèrent ? »

 

« Ces hommes,  ces femmes  et ces enfants,  de chair et non de bronze,  veulent circuler librement  mais deviennent des sans-papiers  quand ils parviennent à franchir  les murs de barbelés de l’Europe rêvée. Détention,  rétention,  expulsion,  réadmission par la force sur le premier sol où ils ont posé le pied.   Quel est le sens des indépendances africaines  pour les migrants qui vivent dans l’ombre et la peur  ou qui croupissent dans les camps de rétention externalisés ? L’Europe ne les reconnait pas,  ne les respecte pas,  et l’Afrique fait semblant de ne pas les connaître !  A la faveur du libéralisme mafieux et mortifère  et avec l’aide de chefs d’État aux ordres,  la France a réussi à s’emparer de bien des secteurs stratégiques  des économies de ses anciennes colonies. Les grands groupes français tirent des profits juteux des secteurs pétrolier (Total),  minier (l’uranium avec Areva),  du bâtiment,  du transport ferroviaire (Bouygues) et aérien (Air France),  de l’eau et l’électricité (Bouygues, Electricité de France, la Lyonnaise des Eaux, Vivendi),  des télécommunications (Bouygues, Orange)  et des banques (Banque Nationale de Paris, Société Générale, Crédit Lyonnais).  « Des relations franco-africaines plus respectueuses de la dignité humaine sont possibles  si un très grand nombre de femmes et d’hommes africains et français  s’engagent à agir ensemble  contre une logique économique qui  ici, en Afrique comme ailleurs au Sud,  broie et tue de faim,  de maladie  ou par balles  et qui là-bas, en Occident,  broie et tue à petit feu ». 

 

    « En Afrique, aujourd’hui en 2010, nous en sommes au même point qu’en 1960,  à la recherche d’un monde  différent,  meilleur,  parce que véritablement débarrassé des rapports de domination  qui assujettissent et avilissent tout être humain. (…) Commençons par nous départir de l’idée de l’incontournabilité du néolibéralisme  et du complexe d’infériorité des soi-disant perdants de la mondialisation,  puisque celle-ci se révèle être un désastre.  Laissons passer le fameux train de la croissance sans limites qui,  visiblement,  va droit dans le mur. Nous aurons comme compagnons de voyage _, un nombre considérable de citoyens du monde  qui estiment que l’argent ne régit pas tout. L’Afrique,  riche de valeurs sociales,  culturelles  et écologiques  qui ne sont pas à vendre, saura faire face, dans cette perspective,  à l’immense besoin d’humanité,  de paix  et de justice de ses peuples ».(3)

 

          Pourquoi l’Afrique ne décolle pas ?  Elle est invisible dans les statistiques mondiales, si ce n’est qu’en terme de vache à hydrocarbures. La rente de certains pays, ne saurait être le développement. La vraie richesse de l’Afrique, c’est cette jeunesse en panne d’espérances. Lors des rendez vous traditionnels, des « sommets africains » où les dirigeants donnent l’impression de vivre sur une autre planète, totalement déconnectés des aspirations démocratiques de liberté, de seulement de vivre dans la dignité de leur peuple. La schizophrénie est telle qu’on se prend à se demander s’ils parlent des mêmes Africains. Quand on entend que les pays africains s’auto-évaluent et s’encouragent mutuellement pour mettre en place la « bonne gouvernance », c’est à mourir de rire, si ce n’était pas tragique.

 

      Le   Nepad cette Arlésienne de Bizet,  a fait long feu.  Intervenant au sommet du Cameroun sur l’avenir de l’Afrique le 19 mai,  Mohamed El Baradei,    déclarait : « Après tout, à 50 ans, nous sommes majeurs. Personne ne vas résoudre nos problèmes à part nous-mêmes » Il a raison  si les gouvernants actuels étaient fascinés par l’avenir.

    En conclusion Il nous faut plus que jamais nous départir du discours  de la lamentation, aller vers le progrès en misant sur le savoir. L’avenir appartiendra à l’Afrique pour peu que les gouvernants acceptent la démocratie et l’alternance  et pour peu que les interférences des anciennes puissances ne viennent pas conforter les tyrans. On prête à Jacques Chirac cette boutade : « Il faut soutenir les dictateurs sinon ils ne feraient pas d’élection ».  C’est dire si les choses ne sont pas simples !!!  Aimé Césaire dont un texte prophétique écrivait : « La lutte pour l’indépendance, c’est l’épopée ! L’indépendance acquise, c’est la tragédie » Nous y sommes en plein. Ainsi va le Monde que nous impose  un néocolonialisme parti pour durer mille ans.

 

Notes

1.Testament politique d’Hitler, Adolf Hitler, notes de Martin Bormann, préface de Trevor-Roper, éd. Fayard, 1959, 7 février 1945, p. 71-72

2.1960 – 2010 Dakar, l’homme africain, la France et le cinquantenaire 50 ans d’ingérence et de mépris ça suffit ! Site Mille Babords

3. Ibid.

Professeur Chems Eddine Chitour : Ecole Polytechnique enp-edu.dz
 

Chems Eddine Chitour est un collaborateur régulier de Mondialisation.ca

Tag(s) : #Actualité

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