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Thierry_Amougou_Fondation_M.jpgSelon le Macroéconomiste,analyste politique,l’Afrique n’a aucune chance de développement sans consolidation de l’union africaine. Les pays africains auraient dû organiser une cérémonie de dimension continentale regroupant, non seulement les 17 Etats indépendants en 1960, mais aussi, les autres qui l’ont été avant et après. Il s'exprime ainsi au micro de camer.be au sujet des cinquantenaires des indépendances de certains pays africains. Thierry Amougou puisqu'il s'agit de lui est également et président de la Fondation Moumié.Très prolixe, il ne mâche pas ses mots. Lisez plutôt...

 

Monsieur Thierry AMOUGOU, quelques jours après la célébration du cinquantenaire de l'indépendance et de la réunification du Cameroun quel est votre point de vue à propos des activités qui ont ponctué cet évènement au Cameroun et dans d’autres pays africains ?

 

D’abord un grand merci à la rédaction de camer.be qui m’offre ce privilège de parler du cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun en particulier, et de celui de 16 autres pays africains en général. Je tiens aussi à vous féliciter pour le travail que fait votre medium pour la factualisation du droit des Camerounais et des Africains à la liberté d’expression.
De prime abord, il n’y a rien de plus normal que célébrer un anniversaire quand on dispose des moyens pour le faire. Dans la vie quotidienne,un anniversaire, en dehors des accessoires consacrés que sont le gâteau, les bougies et la fête, est très souvent un moment de rappel du chemin parcouru et des écueils traversés. C’est aussi un moment d’ouverture de nouveaux chantiers dans sa vie et d’adoption de nouvelles résolutions pour tenter de faire mieux dans l’avenir. Parlons un peu des célébrations du cinquantenaire des indépendances en suivant cette signification que l’on peut donner d’un anniversaire.

Chemin parcouru et écueils traversés

Dans l’optique de la trajectoire sociopolitique et économique des constructions politiques que sont les Etats africains, parler du chemin parcouru et des écueils traversés est central lors d’un cinquantenaire de l’indépendance. Considérant le cas des pays africains sous le joug colonial de l’Occident pendant près d’un siècle, cinquante ans d’indépendance sont, de façon théorique, un demi-siècle de vie libre en dehors de « l’événement traumatisme et traumatisant » que fut la colonisation. Celle-ci fut en effet le type d’événements historique qui structure à long terme le parcours des sociétés sur tous les plans. La preuve, nous en parlons encore en 2010. Nous le faisons, non pour pleurer ou jeter la pierre aux anciennes puissances coloniales, mais comme d’un « moment structurant » de l’état actuel de l’Afrique, de sa situation au monde et de ses rapports avec d’autres régions du monde : c’est une source d’informations pour l’analyse, la compréhension des problèmes contemporains et pour éviter d’oublier. C’est lorsque les peuples oublient et ne prennent pas les décisions qui s’imposent, que de telles catastrophes humaines peuvent facilement se répéter.
Donc, même si l’espérance de vie d’un Africain reste inférieure à cinquante ans en 2010, preuve que cinquante ans de pouvoir aux mains des Africains n’ont pas réussi à l’allonger, les festivités camerounaises et celles d’autres pays, sont ce qu’on peut appeler « un moment historique » ne serait-ce que pour l’existence des Etats africains au sens moderne de ce terme. Ceux-ci existent en effet déjà car des Constitutions, des territoires précis, des populations, des drapeaux, des hymnes nationaux et une capacité à entrer en relation avec d’autres Etats, sont bien tangibles en 2010. Ces paramètres symboliques et réels constituent les premières grandes victoires des post-colonies africaines.  Dans le cas par exemple de l’empire colonial français, la conférence de Brazzaville en 1944, la loi-cadre ou loi Defferre de 1956 et la communauté franco-africaine de 1958, furent des tentatives franches de la France de tuer les velléités d’indépendance par des réorganisations successives de l’Etat colonial. Le but ultime était de garder les colonies africaines dans leur statut de parties intégrantes de la Grande France. Le chemin vers les indépendances ne fut donc ni facile, ni linéaire et encore moins souhaité par toutes les parties en présence. Pour la liberté et la dignité, il a fallu combattre de façon radicale en y laissant parfois sa vie, quand d’autres Africains, plus roublards, rusés ou politiciens, ont fait des alliances avec les occupants pour accéder au pouvoir. Il était normal que les peuples africains s’en souviennent comme ce fut le cas et continue de l’être ici et là au sein du continent noir. Dans mon entendement, les conférences qui sont données à cette occasion devraient tenter, non seulement de mettre en évidence les multiples stratégies d’acteurs de cette période, mais également de penser l’avenir de l’Afrique en regardant froidement et de façon lucide ce que « être indépendant » signifie réellement pour l’Afrique et l’Africain d’aujourd’hui.

L’ouverture de nouveaux chantiers dans sa vie et l’adoption de nouvelles résolutions pour tenter faire mieux dans l’avenir

Ainsi que je l’ai dit, une autre chose que devrait entraîner un anniversaire pour une Afrique indépendante depuis 50 ans, est aussi, après ce rappel de la trajectoire, l’ouverture de nouveaux chantiers et l’adoption de nouvelles résolutions pour essayer de s’améliorer. J’ai bien peur que ce ne soit là le maillon faible des festivités africaines. Elles semblent s’être limitées au niveau du gâteau d’anniversaire, des cinquante bougies et de la fête. Ce qui montre que les festivités organisées lors de ce cinquantenaire restent purement superficielles parce que cantonnées dans l’approche purement commémorative de l’histoire des indépendances, et non dans une approche d’institutionnalisation efficace des leçons de celle-ci.

 

Quelle est, d’après vous, l’autre dimension qu’on pouvait donner à ces festivités du cinquantenaire des indépendances africaines ?

 

En dehors d’Abdoulaye Wade qui a annoncé que le Sénégal reprenait une base militaire française sur son territoire, les autres chefs d’Etats, leurs invités et leurs populations ont mangé, ont dansé et ont bu sans penser à des actes forts ou à des projets pouvant traduire réellement une « Afrique nouvelle » après cinquante ans d’accès à la souveraineté internationale. En conséquence, les petits matins de la grande fête camerounaise vont donc malheureusement ressembler, comme deux gouttes d’eau, à ceux d’avant la fête. On va prendre les mêmes et on va recommencer avec le risque que la gueule de bois de ceux qui auront trop fêté, se transforme en souffrance supplémentaire devant le retour à la réalité des choses. Quelles sont les résolutions prises et les projets annoncés par l’Etat camerounais et africain pour l’avenir ? Un gouvernement a-t-il demandé la levée du « secret défense » sur des dossiers de l’histoire coloniale africaine qui échappent encore aux historiens et à l’Afrique ? Où est la dimension panafricaine de ce cinquantenaire en dehors des invitations de chefs d’Etats les uns par les autres ? Faute de perspectives marquant une rupture avec l’Afrique d’avant cinquante ans d’indépendance, ces festivités semblent donc être un tonneau vide qui, comme nous le savons tous, fait beaucoup de bruit justement parce qu’il n’y a rien à l’intérieur.

En ce qui me concerne, l’Afrique n’a aucune chance de développement sans consolidation de l’union africaine. Les pays africains auraient dû organiser une cérémonie de dimension continentale regroupant, non seulement les 17 Etats indépendants en 1960, mais aussi, les autres qui l’ont été avant et après. C’aurait été l’occasion de renforcer l’union africaine comme construction politique en faisant des déclarations communes pour l’avenir. Privilégier des festivités nationales montre, tant l’exploitation politique que chaque chef d’Etat africain veut faire de ce cinquantenaire pour rehausser ou rafistoler son image en péril, que la faiblesse actuelle de l’union africaine. Il est paradoxal et désolant que les festivités du cinquantenaire se fassent en Afrique en rangs dispersés, mais que cette Afrique arrive groupée au dernier sommet France-Afrique. Cela veut dire, non seulement que la France reste l’équivalent de tout un continent indépendant depuis plus de 50 ans comme le traduit le générique France-Afrique, mais aussi, que les présidents africains pondèrent plus l’institutionnalisation de cette rencontre méprisante pour eux, que celle de l’union africaine. Que signifie alors finalement ce cinquantenaire si la « Fraçafrique », ce grand cirque perpétuant l’image d’une Afrique chasse gardée et élève de la France, continue sur les mêmes bases ?
Je pose ces questions parce que, pour moi, la période 1960-2010, est plus un demi-siècle de conquête de l’indépendance, qu’une tranche de temps l’incarnant effectivement. D’autres quêtes sont à réaliser pour continuer ce processus d’indépendance : la quête d’une économie moins dépendante des demandes d’anciennes puissances coloniales ; la quête d’une stratégie économique face aux pays émergents ; la quête d’un mode de production face aux économies postindustrielles ; la quête d’une Afrique policière d’elle-même ; la quête d’une stratégie gagnante face à la Chine et la quête d’une monnaie africaine qui serait un véritable instrument de développement. J’ai été frappé récemment par les conséquences possibles de la crise grecque sur le FCFA. Je me suis dit que l’Euro disparaissait avec cette crise, que l’Afrique se serait retrouvée immédiatement sans monnaie convertible à l’échelle internationale. Il faut réfléchir sur ce genre de chose lors d’un cinquantenaire des indépendances.

Je vais conclure sur cette question en disant que ces festivités ressemblent beaucoup à un bal masqué. Or, socio-anthropologiquement parlant, un masque signifie, d’une part, qu’on ne montre pas sa vraie face et, d’autre part, qu’on veut faire croire aux autres que ce qui n’existe pas existe effectivement.

 

Quel regard portez-vous sur les cinquante années d’indépendance du Cameroun ?

 

Au Cameroun comme par ailleurs dans d’autres Etats africains, la traduction réelle de ce que signifie indépendance, reste un mirage pour les populations africaines. Que ce soit sous Ahidjo ou sous Biya, le cas spécifique du Cameroun met en évidence un exercice schizophrène du pouvoir politique. Situation qui se traduit par un pouvoir politique postcolonial devenu un élément de la néo-colonisation de l’Afrique par elle-même. Les Africains en général, et les Camerounais en particulier, vivent une double néo-colonisation : celle issue de l’extérieure de la part des pays avancés et des institutions internationales, et celle mise en place par les nouvelles élites africaines au pouvoir depuis 1960. Ce sont des élites qui détestent le colon et l’admirent à la fois, au point de reproduire les injustices qu’on lui reprochait lors de l’Etat colonial. Une façon de devenir réellement indépendant pour les Africains et les Camerounais, consiste donc aussi à combattre ces pouvoirs africains néocoloniaux. Pouvoirs pour qui la vie des hommes compte moins que le pouvoir pour le pouvoir jusqu’à ce que mort s’en suive. L’Etat fort et répressif d’Ahidjo et l’Etat faible et médiocre de Biya, ont produit le même résultat, à savoir deux dictatures régressives en matières de développement. Situation qui risque d’engendrer une troisième dictature car les chances du Cameroun pour qu’il en soit autrement me semblent assez faibles, les aînés au pouvoir ayant fait des émules et des petits de même nature qu’eux.
Etant donné que la croissance économique n’est pas incompatible avec une dictature politique comme le prouve très bien actuellement le cas chinois, le président Ahidjo a laissé un Cameroun économiquement bien portant, mais politiquement moins libre qu’en 1972 où il y’avait du multipartisme inscrit dans la Constitution. En 1982, le Renouveau National de Biya a pris un pays classé parmi les pays à revenus intermédiaires. Il en a fait un pays pauvre et très endetté sur le plan économique quand, politiquement, un reflux démocratique s’est installé et prépare, avec Elecam, la continuité de la dictature. L’indépendance du Cameroun a donc produit deux dictatures qui réactualisent plus que jamais le combat pour l’indépendance réelle des Camerounais par rapport à leurs propres dirigeants.Si les Africains,de façon globale,sont toujours,cinquante ans après l’Etat colonial,tués par leurs propres armées, majoritairement au chômage, incapables de manger à leur faim, de se loger décemment et de se soigner, alors l’indépendance reste pour eux un vain mot.
Dans le cas d’espèce, le Cameroun est une grande déception, un espoir évanoui. En 1980, ce pays avait le même revenu par tête que le Corée du Sud. Regardez le niveau de développement actuel de ces deux pays et tirez vous-mêmes la conclusion par rapport à ceux qui ont été à leur tête. Les crises économiques dont parle le Renouveau National pour se dédouaner ont pourtant aussi frappé la Corée du Sud. La conclusion est claire, ce sont les régimes à la tête de la Corée qui ont fait la différence en faisant ce qu’on attend d’un régime, c'est-à-dire, résoudre les problèmes dont les crises économiques.

 

Dans le discours du cinquantenaire du chef de l'Etat camerounais, beaucoup de gens ont remarqué qu’il n’avait pas cité un seul des noms des pères de l’indépendance. Selon vous, pourquoi ce silence ?

 

Cette question est complexe étant donné que je ne suis pas dans la tête du président. Je vais essayer d’y répondre en trois temps.
Premièrement, quoique n’étant pas dans le secret des Dieux, le silence du chef de l’Etat camerounais à ce niveau peut être interprété, par le scientifique que je suis, comme la prudence de l’analyste devant la complexité du réel. En effet, étant donné que plusieurs paramètres et plusieurs acteurs à la fois endogènes et exogènes ont contribué à déblayer le chemin difficile vers l’indépendance camerounaise, parler des pères uniquement camerounais de celle-ci, ne refléterait pas la vérité historique. Les indépendances sont l’aboutissement, en longue période, d’un écheveau d’actions et d’événements multiples et entremêlés qu’on ne peut démêler facilement. Ce n’est pas facile de désigner, sans équivoques, celui ou ceux des événements ou des acteurs qui méritent plus que d’autres ce qualificatif de pères de l’indépendance camerounaise. Dans la mesure où je ne pense pas que le président Paul Biya s’embarrasse de ce genre de raisonnement qui fait mal à la tête avant un discours, je ne pense pas que ce soit cette prudence du scientifique qui explique son silence sur ce point.
Deuxièmement, ce silence de Paul Biya sur les noms des pères de l’indépendance camerounaise, peut être la manifestation contemporaine d’un vieux conflit politique dans l’histoire sociopolitique du Cameroun. Le Cameroun est effectivement un pays où ceux des partis politiques et des populations qui se sont battus avec acharnement pour l’indépendance, n‘ont jamais eu accès au pouvoir politique. Je veux dire à son pus haut degré. En conséquence, citer des noms qui appartiendraient inévitablement à ces partis politiques et à ces populations exclues du pouvoir, serait une erreur politique pour le président actuel qui, par cette symbolique nominale, créerait du pouvoir politique favorable à ses adversaires actuels.
Troisièmement, il est important de se demander de quelle indépendance du Cameroun on parle. Si nous entendons par pères de l’indépendance camerounaise, ceux des Camerounais qui ont pactisé avec les puissances coloniales pour accéder au pouvoir en écrasant ceux des Camerounais qui voulaient une indépendance réelle, alors il n’est pas indiqué de citer les noms des sacrifiés car cette indépendance-ci n’est pas celle qu’ils voulurent. Dans cette optique, ça ne me dérange pas qu’on ne cite pas les noms des responsables de l’UPC pour célébrer une fausse indépendance obtenue sur leurs corps. Citer des noms pour cette « indépendance tronquée » non voulue par l’UPC, aurait aussi amené Paul Biya à parler inévitablement de Fonctha, D’André Marie Mbida et surtout d’Ahmadou Ahidjo, nom qu’il ne prononce pas très souvent et auquel il semble être allergique. Pour ne pas prononcer ce nom, il utilise constamment les termes « mon prédécesseur à la magistrature suprême ». Autre problème, mettre ces noms ensemble entraîne un salmigondis entre bourreaux et victimes.
Sans être devin, ces trois points peuvent donner des éléments de réponse à ce silence assourdissant du chef de l’Etat sur les pères de l’indépendance camerounaise.

 

Quel est, pour la Fondation Moumié dont vous êtes le président, le profil du héros national ?

 

Vous savez, la Fondation Moumié n’est pas une association qui a pour objectif de dresser le portrait robot du héros national, comme un criminologue le ferrait pour un tueur en série. Cela reviendrait à arrêter un ensemble de paramètres tels que si quelqu’un les vérifie, alors il est un héros national. Raisonner ainsi reviendrait à faire plusieurs erreurs. La première erreur serait de croire que la vie réelle des hommes et des femmes est assimilable à un problème mathématique de programmation linéaire dans lequel on chercherait la solution optimale (le héros national) en introduisant des paramètres les uns après les autres dans une démarche itérative. La deuxième erreur serait de devenir une association qui décrèterait que tel est héros national et tel autre ne l’est pas : la Fondation Moumié n’est pas une fabrique de héros et encore moins un distributeur automatique de critères distinctifs du héros national. Une troisième erreur reviendrait à parler d’un profil alors que de grands hommes et de grandes femmes africains ou amis de l’Afrique ont des profils multiples, variés et même contradictoires. La Fondation Moumié n’a donc pas pour but de produire une marque déposée du héros national, mais d’encourager, de mettre en évidence et d’exalter de leur vivant ou à titre posthume, des Africains ou des amis de l’Afrique qui se seront illustrés dans la promotion de la justice sociale, de la démocratie, du développement et de l’Etat de droit en Afrique. C’est ça le profil de ceux des Africains que nous encourageons. Une Afrique peuplée de héros serait une Afrique où le politique aura fait faillite car son rôle est aussi de rendre la vie des hommes moins héroïque.
Même si tous nos lauréats contemporains ne sont pas toujours des héros au sens cinématographique de Rambo ou légendaire et mythologique de Robin des Bois, il va sans dire que les conditions difficiles dans lesquelles ils maintiennent le flambeau des valeurs ci-dessus mentionnées, en font inévitablement de grands Africains. C’est aussi l’occasion pour moi de dire que demander à des Africains de devenir tous des héros, consiste à leur demander  de vivre en dehors de la vie ordinaire des hommes. Ce serait demander aux hommes et aux femmes d’avoir une vie tragique car les héros classiques sont des illuminés qui ne vivent pas longtemps. Ils brillent trop fort et passent trop vite comme des météores. Pour beaucoup d’Africains, réussir à envoyer ses enfants à l’école, à manger à sa faim, à se loger et à se soigner, est déjà un exploit héroïque. La Fondation Moumié encourage donc tous ceux qui travaillent pour que les Africains aient droit à une vie normale ne demandant pas des efforts héroïques.
Pour finir, je vais vous répondre en vous disant ce que n’est pas, pour la Fondation Moumié, un héro national. Ce ne sera par exemple jamais un chef d’Etat africain qui autorise une armée nationale à tirer sur des citoyens qui manifestent, jamais un chef d’Etat qui modifie la Constitution pour lui-même et rêvent moins du bien-être des Africains que de mourir chef d’Etat.

 

Quelques noms qui vous viennent à l’esprit, et que l’on peut appeler héros nationaux...

 

Décidément cette affaire de héros nationaux vous intéresse beaucoup. Je vais donc être obligé d’aller un peu plus loin dans mes explications.
D’abord, tous les Camerounais et/ou Africains qui, alors qu’ils avaient l’impressionnante, répressive et sanglante machine coloniale en face, ont posé des actes contre celle-ci, auront pris la décision difficile de risquer leur vie. Ce sont des Africains qui avaient des valeurs de liberté qui valent la peine d’une publicité contemporaine. De tels Africains l’ont fait pour un combat de libération, en refusant de collaborer ou en feignant d’accepter l’ordre colonial afin de mieux le combattre. Dans le cas spécifique du Cameroun, pays ayant choisi la lutte armée pour accéder à l’indépendance, de tels héros ordinaires peuvent se trouver dans toutes les couches sociales et toutes les parties du pays.
Ensuite, il est important de signaler que parler de héros nationaux fait automatiquement penser à l’Etat, à la nation, à l’Etat-nation, aux nationalistes et à leurs combats. En conséquence, le nom qui me vient immédiatement en tête est, dans le cas du Cameroun et sans être exhaustif, celui d’Um NYOBE. C’est un authentique héros camerounais mort en défendant un Cameroun réellement indépendant. Félix Roland MOUMIE, OSENDE AFANA, KINGUE et OUANDIE ne sont pas d’autres grands Camerounais parce qu’ils sont morts, mais parce qu’ils ont consacré leur vie à poursuivre un combat difficile d’émancipation du Cameroun de tous les pouvoirs prédateurs. Encore une fois, sans être exhaustif, je peux aussi avancer les noms de feu René Jam Afane et de feu Minkio Bamba. Je le répète, d’autres Camerounais qui, pour un pays meilleur, affrontent le système injuste et brutal sous lequel ils vivent, sont des héros.
Parlant d’Um Nyobè et de ses camarades de lutte, il faut signaler qu’ils n’étaient pas des nationalistes conservateurs et racistes à la Adolphe Hitler, Mussolini, Franco ou encore Jean-Marie Le Pen. Le nationalisme raciste et conservateur aboutit à la violence, à la xénophobie et à des catastrophes humaines comme la solution finale, le génocide rwandais, l’apartheid en Afrique du Sud ou la scission de la Côte-d’Ivoire. Um Nyobè et ses pairs étaient des nationalistes progressistes et internationalistes parce qu’ils souhaitaient le panafricanisme et la libération de tous les peuples opprimés à travers le monde. Leur combat consista à rendre effectif le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Chaque héros ayant sa part d’ombre qui empêche l’unanimité, l’objectif de la Fondation Moumié est moins d’en faire des personnages immaculés à la Jésus-Christ, que de souligner l’actualité et l’importance des révolutions qu’ils initièrent. Ces révolutions sont au moins au nombre de cinq :

-Une révolution anthropologique consistant à montrer que les Africains sont des hommes comme les autres et qu’ils ont droit à la liberté de décider de leur propre destin ;
-Une révolution politique dont le but fut de mettre en évidence la volonté des peuples et des territoires occupés de condamner l’occupation occidentale et d’accéder à leur indépendance sans conditions ;
-Une révolution économique au sens où l’indépendance impliquait la fin d’une « Afrique déboucher » et d’une « Afrique facteur de production des puissances coloniales » ;
-Une révolution géopolitique vu que des Etats africains indépendants signifiaient aussi une redistribution du pouvoir géopolitique mondiale ;
-Une révolution eschatologique liée au fait que le nationalisme progressiste et internationaliste signifiait aussi la sécularisation de la souveraineté et de la légitimité du pouvoir politique…

Tout ça est d’une extrême actualité dans le Cameroun et l’Afrique d’aujourd’hui où des natifs du continent ont pris la place des colons.

 

Pour revenir à l'actualité au niveau du Cameroun, la Fondation Moumié  avait adressé récemment une correspondance aux députés camerounais au sujet de la réhabilitation de nos héros. Où en êtes-vous avec la suite de cette correspondance ?

 

La correspondance est arrivée à bon port. Nous avions pris aux mots ceux des membres du gouvernement qui disent qu’il n’y a pas de propositions concrètes, mais uniquement de la critique. Ce qui est un vrai faux débat car dans la critique il y’a obligatoirement des propositions. Bref, le manque de considération qui a été réservée à cette correspondance est le même que celui qu’Elecam réserve à la demande de changement des Camerounais. La Fondation Moumié ne demandait rien d’autre que le parachèvement d’un travail de mémoire en instituant efficacement un travail de mémoire. Ce qui revenait à donner le nom de nos héros à certaines rues ; à attribuer une petite pension à leurs veuves ou ayants droit ; à permettre à leurs descendance de fréquenter gratuitement les écoles et universités publiques ; à faire des travaux sur les tombes envahies par la broussaille des compositeurs de l’hymne national camerounais etc.
La copie de la commission mise en place par le Renouveau National pour préparer le cinquantenaire, a fait allusion à certaines de ces demandes sans signaler que la Fondation Moumié en était aussi à l’origine. Je ne sais pas ce qui sera fait mais je constate que la grande mesure prise par le Renouveau National fut de déplacer le lieu de déroulement du défilé du 20 mai. Changement cosmétique qui ne nous mène pas très loin. Le contraire serait vrai que la disparition du marché de Sombo par le pipe line Tchad-Cameroun, aurait entraîné la déviation de l’axe lourd Yaoundé-Douala. C’est amusant de constater que ce pouvoir dise s’occuper de la diaspora camerounaise tout en snobant des propositions faites par une association de cette diaspora. Peut-être que ces propositions ne venaient pas de la bonne diaspora. Le pouvoir a donc montré son vrai visage en passant de « vous ne proposez rien » à « je ne veux pas des propositions de ceux qui me critiquent ». Ce que ce régime réserve aux diasporas camerounaises c’est la grande tournée d’évangélisation entreprise par le Renouveau National par le biais de son ministre de la communication et des délégations connexes. Ce sont des acteurs désormais affectés au prosélytisme de la bonne parole du régime Biya.

 

Pour conclure, qu’est-ce qui vous a interpellé ces derniers temps dans l’actualité mondiale ?

 

Plusieurs choses ont retenu mon attention au niveau international ces derniers jours. Je vais insister ici sur deux d’entre elles, à savoir la fuite de pétrole brute sur une plate forme du major BP, et l’assaut violent et meurtrier d’Israël contre les humanitaires pro-palestiniens. Pour ce qui est de la fuite de pétrole, je me rends compte de trois choses. D’abord que le monde scientifique connaît à la fois beaucoup de choses et trop peu de choses sur la matière et ses propriétés. Je dis beaucoup de choses parce que l’homme réussit à aller sur la lune. Et trop peu de choses, parce que les multiples ingénieurs de BP n’arrivent pas stopper cette fuite de pétrole juste parce qu’ils n’avaient jamais fait ça avant. C’est une situation qui invite à l’humilité du scientifique face à l’immensité des états du monde qu’il ne connaît pas. La même fuite de pétrole, à mon avis, montre aussi l’impuissance des politiques et du politique face à un problème technique. Barack Obama essaie de s’impliquer dans la résolution de ce problème, mais on voit bien que ce sont les ingénieurs qui détiennent la clé et le timing des tentatives d’obstruction de la fuite de pétrole. C’est une crise qui montre, tant la puissance de la nature sur le technicien et la science, que l’impuissance du politique face à la technique et à la science. La troisième chose à laquelle me fait penser cette catastrophe est le développement durable. Trouver un accord mondial dans cette perspective sera assez difficile lorsqu’on voit que BP pollue en quelques jours plus que tous les pays africains depuis 1960.
Le deuxième fait d’actualité marquant pour moi est l’attitude d’Israël face aux humanitaires pros palestiniens. Cet incident grave m’a fait réfléchir sur les concepts « d’Etat voyou » et de « l’axe du mal » développés par les néoconservateurs américains. Le « rogue state » ou « Etat voyou », lorsqu’on regarde ce qu’a fait Israël, devient un concept à deux vitesses. En effet, si c’est un pays arabe ou africain qui avait posé un tel acte, on aurait parlé de barbarie et d’Etat voyou et irresponsables. Comme c’est Israël, les USA se retiennent de qualifier l’incident et le conseil de sécurité des  nations unies évitent de prendre des sanctions qui tombent très vite quand c’est l’Iran qu’on soupçonne de fabriquer une bombe atomique. C’est injuste. C’est le genre de choses qui alimentent le terrorisme à travers le monde. Tout se passe comme si le mal cesse d’être le mal dès qu’il faut juger d’un acte posé par un pays allié des USA qui, finalement, décident de ce qui est bien ou mal et où il faut le placer sur l’axe du bien et du mal. La dernière chose que me révèle cet incident fâcheux et malheureux, est le caractère impur de ce qu’on appelle la société civile. Elle n’a pas de sens et d’existence concrète étant donné qu’elle pose des actes politiques. Une chose est dite non civile si elle est militaire ou alors si elle relève de l’Etat de nature dont par Rousseau. Est-ce le cas de la société civile au Nord et au Sud ? Je crois que c’est une recherche à faire.

Merci à vous et bonne chance aux Lions indomptables. Les festivités du cinquantenaire montrent un manque d’ambitions des chefs d’Etats pour l’Afrique. J’espère que les footballeurs en auront plus lors de ce mondial en terre africaine.

 

© Camer.be : Propos recueillis par Hugues SEUMO

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