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Moumie061108275.jpg3 Nov 1960- 3 nov 2010: 50 ans après son assassinat Félix Roland Moumié demeure dans la mémoire de ses compatriotes. L’anniversaire de l’assassinat de Félix Roland Moumié est d’autant plus d’actualité que le Cameroun est déjà en guerre sociale !  Fêter nos héros historiques ne consiste pas seulement à retracer leur trajectoire sociopolitique, mais aussi et surtout, à actualiser leurs combats. A ce titre, même si Félix Roland Moumié eut un combat panafricain, focalisons–nous un instant sur le berceau de ses ancêtres afin de voir où il se situe près de cinquante ans après le détournement de son indépendance réelle par la machine coloniale et ses alliés locaux.

 

Montrer l’actualité du combat de Moumié consiste dès lors à montrer combien le combat qu’il mena demeure intacte et interpelle dans le Cameroun d’aujourd’hui.

 

Le Cameroun est en paix et la légitimité de Paul Biya tiendrait au fait qu’il aurait réussi, contrairement à d’autres présidents subsahariens, à éviter la guerre chez nous. C’est le discours que tiennent certains Camerounais.
Même si, dans l’absolu, ce point de vue est aussi respectable qu’un autre, essayons de sortir de la surface des choses. Soumettons ce raisonnement à la critique socio-politique du Renouveau National vu qu’on peut avoir d’aussi mauvaises raisons d’être pour que d’être contre. Pour ce faire, laissons de côté les fanatiques du Renouveau. Ils ne sont d’aucun intérêt pour le débat étant donné qu’ils n’expliquent rien de façon logique, mais soutiennent coûte que coûte le régime en place.


Ce sont des intégristes du système qui, avec des vérités autoréférentielles, veulent y convertir quiconque n’est guère du même bord qu’eux.

 

Ouvrons plutôt le débat avec ceux qui avancent l’argument selon lequel le Cameroun vivrait dans une paix qui, par défaut de mieux, deviendrait finalement le bilan positif de plus d’un quart de siècle d’un pouvoir absolu de Paul Biya. Leur approche de la paix, de la guerre et de la légitimité d’un régime ne serait-elle pas obtuse et bornée ? Ne serait-elle pas celle des simples d’esprits qui répugnent questionner les choses au-delà de leurs sens communs et traditionnels ? Ne masque t-elle pas une paresse intellectuelle doublée d’une anorexie de l’esprit critique et/ou d’autocritique ?

 

Il semble plausible de répondre positivement à ces interrogations dans la mesure où, dire que le Cameroun vit en paix sous le Renouveau National, équivaut à penser qu’il n’ y a guerre qu’au stade ultime et au sens classique de ce terme. C'est-à-dire, lorsque la crédibilité des armes a remplacé la crédibilité des Hommes. Ce qui revient à croire qu’il y a guerre uniquement lorsque deux camps ennemis se pilonnent à coups de roquettes, de canons, de torpilles, de kalachnikov ou d’autres armes de destruction massives. Il n’ y aurait guerre que quand la croix rouge et les forces de l’ONU demanderaient une trêve pour secourir les blessés dans les ruines et les décombres des villes camerounaises couvertes du sang et des morceaux de corps des belligérants.

 

Puisque tel n’est pas le cas depuis que Biya est au pouvoir, le Cameroun et les Camerounais seraient en paix, vivraient en paix et dans la paix. C’est pourquoi il faut garder Biya jusqu’à ce que mort s’en suive car la paix sociale découlerait de cette absence de guerre dont il serait l’artisan central !

 

Amen ! Peut-on conclure ce type de raisonnement qui ressemble à une prière. Celle-ci ne voit pas qu’un semblant de paix peut couver une guerre sociale féroce et multiforme. Un état des lieux objectif sur ce qu’on peut appeler la santé sociale du Cameroun le démontre pourtant sans transpiration intellectuelle. La guerre sociale que vivent déjà le Cameroun et les Camerounais se déroule au quotidien au bureau, au marché, sur les trottoirs, les hôpitaux, à l’université, dans les rues, au sein des quartiers, des taxis et des villages. Elle se manifeste à travers la contradiction objective et criante entre les promesses de vie bonne faites par l’homme du 6 novembre 1982, et la misère sociale réelle et généralisée que l’État-Biya  a érigée en mode de gouvernance pour bloquer l’expression citoyenne.

 

Dans cette situation de précarité et de négation des droits sociaux les plus élémentaires, la paix sociale est une pure illusion. En effet, la vie au rabais et insécurisée que mènent tous les jours les Camerounais ordinaires, est une guerre permanente que la société du bas fait au Renouveau pour vaincre les carences, les pénuries, les injustices et les vols d’États qui ont entraîné l’évanouissement de ses espoirs de bien-être.


Tout ce que font les gens d’en bas pour s’en sortir et continuer à respirer face à l’hypothèque à leur bonheur qu’est désormais le Renouveau National, est une forme de guerre qu’ils livrent à ce système inique dont les serviteurs et les soutiens intérieurs et extérieurs deviennent automatiquement des bourreaux du peuple. Les bas-fonds de la société camerounaise doivent tuer symboliquement et « systémiquement » ceux-ci en s’efforçant chaque jour de rester en vie par une débrouille qui devient paradoxalement plus légitime que le régime en place dans la fourniture des moyens de vie matérielle aux citoyens.

 

En conséquence, ceux des Camerounais qui ne mangent pas à leur faim ; ceux des diplômés de l’enseignement supérieur qui sont au chômage alors que des vieillards sont tirés de leur retraite pour être ambassadeur ou ministre ; ceux des enfants qui ne vont plus à l’université parce que la pension universitaire augmente sans amélioration ni des revenus des pauvres, ni de la qualité des enseignements ; ceux des jeunes Camerounais qui meurent dans les océans en route vers l’Europe ; tous les paysans incapables de vivre de leur travail sont des victimes de cette guerre entre l’État-Biya et une société camerounaise qui doit assurer la continuité de sa reproduction historique.

 

S’il est vrai que l’opinion du sous-prolétariat construit par l’État-Biya peut osciller entre un besoin ardent de stabilité et un désir de changement sociopolitique radical de l’état du monde exécrable qui est le sien, le silence ou le désintérêt que l’on observe chez les Camerounais du bas peuple ne doit en aucun cas être considéré comme le signe d’une paix sociale ou d’une passivité par rapport à ce qui se passe. C’est le signe d’un ras le bol à travers lequel s’exprime une opposition silencieuse au pouvoir en place. Vaquer silencieusement à sa débrouille quotidienne est une façon d’organiser sa vie en dehors de l’État-Biya : c’est une opposition qui s’appelle la vie contre la mort que sème le pouvoir en place.

 

Cette opposition populaire qui ne dit pas son nom semble ainsi se désintéresser des problèmes officiels pour mieux construire son indépendance face à la logique oppressive et régressive du Renouveau National. Système socialement meurtrier qui constitue la seule expérience que le bas peuple connaît de ce régime depuis 1982. D’où une forme de guerre entre deux logiques, deux mondes et deux expériences de vie. Celle du pouvoir et celle des exclus de ce pouvoir obligés de mener une vie de « kamikazes » pour avoir un semblant de dignité dans le processus de « tiers-mondisation » matérielle et spirituelle dans lequel ils sont mis par Paul Biya et ses équipes.

 

Cette guerre qui oppose la plèbe camerounaise au pouvoir en place se fait dans les têtes, les choses, leur ordre et l’accès aux conditions d’existence que configure le pouvoir en place. Elle se fait contre son argent, ses riches et ses profiteurs. Elle se fait sur plusieurs territoires camerounais et oppose plusieurs acteurs. C’est une guerre sociale, prélude à la guerre totale car il est important de rappeler que si Moumié est devenu un combattant intransigeant, c’est en réaction à la répression coloniale. En conséquence, ceux qui nous gouvernent doivent savoir que le peuple camerounais clochardisé et brimé deviendra ce que le pouvoir en place le provoquera à être : soit une force pour le développement harmonieux, soit une force destructrice et révolutionnaire pour un changement radical. A bon entendeur….

 

Thierry AMOUGOU, Président de la Fondation Moumié, http://fondationmoumie.over-blog.com/

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